Le lendemain de la veille urbaine #8

Le lundi matin à heure fixe, Urbain, trop urbain donne sous forme de chronique un petit résumé des meilleurs liens glanés sur Internet lors de la semaine écoulée. Le fonctionnement est simple : le taux de consultation des URL diffusées sur notre compte Twitter fait le partage statistique, charge au rédacteur de trouver un fil rouge dans les liens ainsi sélectionnés par cet arbitraire de l’audience…


L’éclairage électrique a liquidé le régime de la nuit et du jour,

de l’intérieur et du dehors. Mais c’est quand il heurte

les modèles d’organisation humaine existants qu’il libère

l’énergie hybride. Les autos peuvent rouler toute la nuit,

les athlètes jouer à la balle le soir comme le jour,

les édifices se passer de fenêtres.

En un mot, le message de la lumière électrique,

c’est le changement total. Elle est information pure,

sans contenu qui puisse diminuer sa force

de transformation et d’information.

Ceux qui s’interrogent sur les média tiendraient la clé

de la forme de ce pouvoir qu’ont tous les médias

de refaçonner les vies qu’ils touchent

s’ils voulaient seulement méditer celui qu’a

la lumière électrique de transformer la moindre des structures

de l’espace et du temps, du travail et de la société. [1]

J’ai récemment pu voir à Shanghai — autrefois surnommée le « Paris de l’Asie » — combien la fantasmagorie de la « ville lumière » demeure encore sensible, depuis l’inauguration de l’Exposition universelle de Paris, en 1900, et son Palais de l’électricité, au sommet duquel caracolait de mille feux un « Génie » éponyme. Aujourd’hui, « dans les villes, la lumière est achetée comme du papier peint », déclare dans une interview au Télégramme l’artiste-éclairagiste Yann Kersalé. Les appareils et dispositifs techniques de la lumière électrique décrits par Marshall Mc Luhan dans la citation que nous choisissons cette semaine, scénographient l’appropriation symbolique de la ville et les interactions sociales que cette dernière favorise. Collectivement partagé par une époque qui consacre l’individualisme, il n’est pas indifférent que ce plaisir de voir scintiller les lumières dans le grand paysage de la ville eût pour corollaire le culte des salles obscures. C’est à Bayreuth à la fin du XIXe siècle, pour le cycle wagnérien, qu’on commença à plonger systématiquement les spectateurs dans le noir pour suivre les péripéties scéniques grâce à un dispositif de projecteurs. Avec le cinématographe, la projection sur écran devint pour longtemps l’archétype d’une dialectique de l’ombre et de la lumière où l’œil se fond dans l’image lumineuse et mouvante — ciné-œil de Dziga Vertov.

Le numéro 10 de feu les Cahiers de médiologie, coordonné par Monique Sicard, posait la question en ces termes : « Quel lien entre les dispositifs techniques de la mise en lumière, leur impact symbolique et leur efficacité politique? Question médiologique s’il en est, qui cherche les jointures du spirituel et du matériel, à même l’histoire des outils? et des mentalités.? » Dans l’archéologie même de cette thématique, un nom me vient tout de suite en tête, c’est celui de Walter Benjamin, au sujet duquel il y a un beau dossier en ligne (merci à Liza de nous l’avoir signalé il y a peu sur Twitter). Jean-Louis Déotte y rappelle notamment que Benjamin, lecteur inspiré de l’historien de l’art Sigfried Giedion, a su révéler dans la notion d’appareil une modernité des médiations techniques de la vie urbaine, qui mêle aussi bien les constructions de fer ou de béton, les verrières des passages, la mode des magasins de nouveautés, les artères d’Haussmann, les expositions universelles, que le musée, le cinéma et les types d’éclairage.[2] L’appareil psychique de Freud, l’appareil de production de Marx et l’appareil au sens plus littéral de l’instrumentation médiatique : les « clefs infrastructurelles de la modernité culturelle » sont là. Un monde de la marchandise et de la fantasmagorie collective s’exprime dans des appareils urbains au mode d’existence affecté d’événementialité : les nouvelles architectures, les panneaux publicitaires et enseignes lumineuses, les images mouvantes du cinéma, la mode vestimentaire… « Ce qui arrive », dirait Paul Virilio. Selon Benjamin, à la suite de Giedion, un « espace d’image » (der Bildraum, littéralement « image-espace ») se construit ainsi comme milieu par excellence de la vie métropolitaine. Guère étonnant que « l’illumination profane » des surréalistes se soit engouffrée dans cette reconfiguration psychique de la modernité. De sorte que dans son essai de 1929 sur le Surréalisme, Walter Benjamin prophétise que « lorsque le corps et l’espace d’image s’interpénétreront » entièrement, par les effets du système technique, la tension qui s’en dégagera « se transformera en innervation du corps collectif ».

Lumière, image mouvante et structure matérielle de la ville sont aujourd’hui intimement liées à notre proprioception, c’est-à-dire à la conscience de notre corps propre, laquelle est aussi solidaire de médiations techniques, ainsi que l’annonçait Walter Benjamin. En témoignent par exemple les expériences narratives et emboîtées des hiéroglyphiques QR codes sur les murs de la ville, jusqu’à en révéler des éléments d’histoire. Pareilles expériences sont tout simplement impossibles sans appareillage numérique. Les murs deviennent des interfaces numériques, qu’il s’agisse d’un panneau de publicité dans le métro ou en surface, qui donne envie d’être « hacké » — ou bien, encore, des exercices de trompe l’œil numérique sur les façades des bâtiments contemporains. L’artiste Olivier Ratsi viendra d’ailleurs prochainement ici même nous expliquer sa démarche d’illusionniste-projectionniste. Inversement au mouvement de projection sur écran, les façades elles-mêmes s’animent aujourd’hui par des LEDs, comme par exemple à l’Ars Electronica Museum de Linz : 1085 fenêtres contrôlées par des ampoules LEDs dont les couleurs peuvent varier en temps réel, en coordination avec la musique diffusée par des haut-parleurs installés sur le toit de l’édifice. On peut découvrir dans la vidéo ci-dessous, l’évolution assez vertigineuse des techniques récentes de mise en lumière des bâtiments.

Façadisme et nouvelle architecture numérique

Le numérique n’est pas qu’affaire de projection sur écran ou d’interaction avec une ville plus « communicante » pour des cyber-habitants. Il se trouve investi au cœur des recherches formelles de conception architecturale qui prétendent modifier durablement les surfaces et « hypersurfaces » de notre quotidien urbain. L’architecture accorde aujourd’hui à la façade un rôle et une attention artistique qu’on n’avait sans doute pas vus depuis l’époque baroque : la forme devient aussi un événement. Préparant un papier sur Zaha Hadid, je viens d’acquérir l’excellent livre d’Antoine Picon (auteur que nous avions d’ailleurs le plaisir de lire dans nos anciens Cahiers de médiologie si je ne m’abuse) consacré à la culture numérique et à l’architecture. Une relation de l’une à l’autre qui a bouleversé les conditions du design et promu une esthétique de la complexité et de la continuité… Or, cette continuité procède généralement à partir de la peau, de l’enveloppe, laquelle décrit dynamiquement une involution vers l’intérieur du bâtiment, contrariant l’opposition traditionnelle de l’extérieur et de l’intérieur. Le pliage est souvent le point de départ de ce processus. Nombreux sont les architectes anglo-saxons qui, depuis les années 1990, se revendiquent de Gilles Deleuze et de son ouvrage sur le pli (The Fold en anglais). Les origamis architecturales, élaborées à partir d’une seule feuille de papier, sont déjà d’une complexité inattendue. Imaginez la puissance de modélisation qu’il faudrait pour retrouver sur ordinateur les caractéristiques approchantes d’un panier tressé ou de ce « cocon » réalisé avec des chambres à air de bicyclette ! L’élégante transparence, la fluidité et la tension architecturale qu’expriment certaines coques ne sont pas aussi répandues que cela. Je vois quotidiennement sur Internet circuler les perces de véritables horreurs qui paraissent sourdre du fantasme d’un crapaud à l’heure de la sieste. Mais passons.

Spécialistes en la matière, nos amis de l’agence HDA (Hugh Dutton Associés) nous présentaient cette semaine les travaux d’architecture paramétrique de Frédéric Mallet, contenant de très beaux visuels de cette discipline où scripts et visualisation 3D prennent en charge des centaines de données en interaction. La complexité formelle et les calculs de géométrie ne résument d’ailleurs pas l’unique tendance où l’informatique est prépondérante. Le développement de la robotique dans le bâtiment est par exemple une des autres composantes de la culture numérique en architecture. Une manière de replacer l’ordinateur du côté de l’outillage, et quoi de plus normal ! Comme l’a écrit l’historien de l’architecture Mario Carpo (cité par Antoine Picon), « les ordinateurs n’imposent pas en eux-mêmes de formes, pas plus qu’ils ne renvoient à des préférences esthétiques. On peut aussi bien concevoir des boîtes que des surfaces plissées au moyen des ordinateurs ». Il n’est même jusqu’à l’œuvre de Zaha Hadid qui en témoigne. Celle-ci ne semble pas toujours avoir besoin de solliciter des scripts et des artifices paramétriques pour ses besoins de conception.

La semaine dernière, parmi les beaux liens urbains, il y avait aussi…

Un ancien cosmonaute jamais remis de sa seule mission sur la lune errant à NYC http://ow.ly/3gLtq // Ah, ça a l’air de bosser en agence, surtout quand on les voit en accéléré An architecture tale http://ow.ly/3gGsU // Le bardeau de bois bien utilisé pour une chaumière dans les bois http://ow.ly/3gFB0 // Metropolitiques, appelé à compter dans le débat sur l’urbanisme et l’architecture en langue française http://ow.ly/3gia5 // Vous aimez le tricot et vous le dites dans l’espace urbain? http://ow.ly/3gFTp // Quel rapport entre le Londres de Dickens et le São Paulo de Scudamore? http://ow.ly/3gG2v Heliopolis // Le cauchemar d’Excel, du vide dans toutes les cases http://ow.ly/3gUGi // « Discount de 66.000 euros sur tous les appartements » http://ow.ly/3h2tU // Voici les plans de la Tour Eiffel http://ow.ly/3gUNw // La faune sauvage connectée http://ow.ly/3gMIm // En cours, l’inventaire des 40.000 cimetières français sur un site Web http://ow.ly/3gNqY // Street view Manhattan: c’est chez Michael Wolf et ça ressemble à du Google, qu’est-ce? http://ow.ly/3h2oc // Une structure qui ne ressemble à rien d’autre, le concurrent d’ITER? http://ow.ly/3gNWy // Sociologie des réseaux sociaux et théorie de la dépendance au chemin pour tempérer les thèses de Richard Florida http://ow.ly/3h7fA // “Circulez, il n’y a rien à voir” http://ow.ly/3hq1r // Gilles Clément, le manifeste des jardins http://ow.ly/3hPz8 // À Istanbul, la gare en feu http://ow.ly/3hPST // Les collages de Greg Stekelman: l’absence d’image a une forme http://ow.ly/3h3DD // The Waterhouse in Shanghai http://ow.ly/3hQos // Les tinettes les mieux placées du monde http://ow.ly/3hQln // Awesome photostream of Brazilian Modernism http://ow.ly/3iDV6 // Love and the city http://ow.ly/3iCIv // 370 patterns of the urban fabric of Beijing’s hutong http://ow.ly/3iCEv // La topographie des réfugiés dans le monde et en Europe révèle des «couloirs d’exil» http://ow.ly/3iDEW // Deux des colonnes du WTC, en forme de tridents http://ow.ly/3iDwI Une conservation symbolique. // Un étudiant en architecture chinois, devenu SDF, se serait construit une maison-oeuf en sciure de bois http://ow.ly/3jk9r // Une comparaison de rendu entre OpenStreetMap et GoogleMaps http://ow.ly/3jkfw // La ville idéale a moins de 20.000 habitants http://ow.ly/3iPbr // La côte italienne, forme urbaine, paysage http://ow.ly/3iZ7a // Escalier d’acier minimaliste pour assassiner une belle-mère http://ow.ly/3jk6Z // Un flou paysager dont on se demande s’il caractérise la ville ou la pensée des hommes qui y vivent http://ow.ly/3jhwX // Andrew Smith: Kinetic Art http://ow.ly/3hzi3 // Pourquoi relire l’ouvrage de Reyner Banham, Theory and Design in the First Machine Age http://ow.ly/3hyDD // Paysage de plage à l’heure industrielle http://ow.ly/3jqHV // Guy Debord « The Society of the Spectacle » 1973, (88 min, b&w), French w/English subtitles: http://is.gd/hY2jO // Le cauchemar d’Excel, du vide dans toutes les cases http://ow.ly/3gUGi

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[1] Marshall Mc Luhan, Pour comprendre les média, p.73.

[2] Téléchargez Jean-Louis Déotte, «Walter Benjamin et l’inconscient constructif de Siegfried Giedion», Images re-vues, Hors-série N°2, 2010.

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