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Cette ville qui n’existait pas

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Au cours d’un voyage dans le sud de la France, en 1834, Alexandre Dumas, après avoir fait escale à Arles, se rend à Bouc.

Nous demandâmes à ce brave homme s’il y aurait moyen d’avoir à dîner : il nous répondit que rien n’était plus facile, pourvu que nous eussions la complaisance d’attendre une heure. Nous lui demandâmes ce que nous pourrions faire pendant ce temps-là. Il nous répondit que nous pourrions visiter la ville.

       Quelle ville ? demandai-je.

       La ville de Bouc, répondit l’aubergiste.

Je crus que j’avais passé près d’elle sans la voir : je retournai sur le seuil de la porte, je regardai tout autour de moi : il n’y avait que les deux maisons fermées, et aussi loin que la vue pouvait s’étendre, pas le plus petit monticule derrière lequel pût se cacher, non pas une ville, mais un plan en relief. Je rentrai et trouvait Jadin qui lisait un papier imprimé collé contre le mur.

       Il faut, lui dis-je, que Bouc soit quelque ville souterraine, comme Herculanum, ou cachée sous la cendre, comme Pompeïa, car je n’en ai pas aperçu de vestige.

       Eh bien ! je l’ai découverte, moi, me dit Jadin.

       Et où est-elle ?

       La voilà, me dit-il ; et il me montra du doigt l’imprimé. Je m’approchai et je lus :

Napoléon, par la grâce de Dieu, empereur des Français, roi d’Italie etc etc ;

Avons ordonné et ordonnons ce qui suit :

Il sera élevé une ville et creusé un port entre la ville d’Arles et le village des Martigues. Cette ville et le port s’appelleront la ville et le port de Bouc.

Notre ministre des travaux publics est chargé de l’exécution de la présente ordonnance.

Donné en notre château des Tuileries, le 24 juillet 1811

Signé : Napoléon.

Au-dessous de l’ordonnance était le plan.

       Voilà, me dit Jadin

Et, en effet, dans un de ces rares moments de repos que lui donnait la paix, Napoléon avait reporté ses yeux de la carte d’Europe sur la carte de France, et en posant le doigt sur les bords de la Méditerranée entre la Crau et la Camargue, à six lieues d’Arles et à dix lieues de Marseille, il avait dit :

« Il faudrait là une ville et un port. »

Aussitôt sa pensée, recueillie au vol, avait pris un corps, et s’était représenté à lui le lendemain sous la forme d’une ordonnance au bas de laquelle il avait mis son nom.

Alors on avait fait un plan et envoyé des ingénieurs. Puis la campagne de Russie était venue, suivie des désastres de Moscou, et comme on manquait d’hommes, attendu la grande consommation qu’en avait fait l’hiver, les ingénieurs furent rappelés : ils avaient eu le temps de creuser un canal et de tracer le plan de la ville ; puis un spéculateur précoce avait bâti trois maisons, dont deux étaient fermées faute de locataires, et dont la troisième, transformée en auberge, était habitée par notre hôte.

C’était cette ville qui n’existait pas qu’il nous avait offert de visiter.

(…) C’est une ville magnifique que Bouc, seulement elle a le malheur contraire à celui du cheval de Roland : le cheval de Roland n’avait qu’un seul vice, celui d’être mort ; la ville de Bouc n’a qu’un seul défaut, celui de ne pas être née. À cela près, il n’y a pas un reproche à lui faire ; je dirais même plus, c’est qu’on y dîne mieux que dans beaucoup d’autres villes qui, pour la désolation des voyageurs, ont le malheur d’exister.

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