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L’homme démantelé

L’homme démantelé

Reportage sur le site de démantèlement des navires à Aliağa en Turquie

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À l’ouest de la Turquie, dans la région d’Izmir, il y a une ville industrielle en bord de mer, protégée dans un golfe entouré de collines, et lui-même enveloppé dans un autre golfe, une sorte de paravent aux eaux de la mer Égée. Sur un des versants, face et mitoyen à la ville d’Aliağa se trouve le site pétrochimique avec ses raffineries et ses cuves de stockage. Les bateaux pétroliers qui viennent décharger sont à l’abri. La mer est calme depuis la corniche et la grande promenade des riverains. Seuls les vrombissements et les fumées des torchères de la raffinerie pétrochimique peuvent être des signes de dangers potentiels. Il n’y a pas de périmètre Seveso, la population ne se préoccupe que du travail à avoir et à fournir. La ville, les hommes et l’industrie sont liés, et vivent d’une manière intrinsèque pour en faire bénéficier toute une région.

Il y a une grande similitude entre ce territoire et celui tout aussi paradoxal de l’étang de Berre. La végétation méditerranéenne, l’implantation et la proximité de la ville et de l’industrie sur le littoral sont identiques. Comme pour confirmer ce rapprochement, l’étang de Berre est proche de Marseille, cité phocéenne, et Aliağa est proche de Foça, l’antique ville des phocéens.

Je me situe donc amicalement comme un lointain cousin et considère cette mission photographique pour l’exposition « Vies d’ordures » au MuCEM comme une extension du travail photographique que j’ai réalisé durant dix ans sur l’étang de Berre (1996-2006), intitulé « La petite mer des oubliés ». L’expérience d’avoir pratiqué, entre autres, ce territoire industriel me permet d’avoir des repères forts et d’anticiper certains éléments pour mener à bien mon enquête sur le site de démantèlement des navires, lieu unique en Méditerranée. Ce site ne se voit pas depuis Aliağa car il se situe sur l’autre versant de la colline, tournant le dos à la ville et à la raffinerie. Il fait face à la mer et s’ouvre pour accueillir les bateaux et autres plates-formes pétrolières en fin de vie.

Aliağa, ©Franck Pourcel Aliağa, ©Franck Pourcel Aliağa, ©Franck Pourcel

Il ne faut jamais minimiser les risques, surtout en pays étranger. Il est nécessaire d’avoir un informateur, une personne ressource qui connaît la situation sur place, les gens et peut apporter non seulement des indications précises sur certaines réalités, sociales, politiques, économiques, humaines, sur les conditions de travail – toute information qui me permet d’avoir des idées précises – mais surtout favoriser des contacts sur un terrain où personne ne s’aventure et ne sait ce qu’il se passe. Mais je n’ai pas eu cet informateur. Je suis donc parti à l’aventure.

En cette fin du mois d’août 2015 il fait très chaud. Le site de démantèlement des navires est très éloigné de la ville, toute marche est illusoire. Il faut sortir de la ville, traverser le site pétrochimique gardé militairement, en montant la colline pour redescendre vers le site de démantèlement. Une zone de garrigue sépare les deux versants. De petites entreprises de revente d’objets recyclés des navires démantelés se sont positionnées aux abords de la route sans issue, exposant à l’extérieur des chaloupes, moteurs, amarres, etc., et dans des cabanes et containers aménagés les objets plus prestigieux comme des hublots, compas, sextants, hélices, télégraphes, lanternes… soigneusement lustrés. Un autre magasin plus important est au cœur du site, au milieu de l’allée centrale qui dessert côté bas les entreprises de démantèlement et côté haut les petites entreprises de réparation et d’outillage. À l’entrée, figurent une mosquée et le bâtiment administratif de l’association des entreprises du site de démantèlement. Celui-ci se divise en 21 concessions, chacune d’elle gérée par une entreprise avec sa propre direction et ses ouvriers. L’ensemble est gardé par des vigiles et autres caméras de surveillance. Lorsqu’avec ma jeune interprète, nous nous présentons au siège de l’association des entreprises du site de démantèlement, son directeur nous manifeste son mécontentement. Cet ancien militaire à la retraite placé par le gouvernement turc ne souhaite pas la venue de photographes et visiteurs extérieurs et étrangers.

Prétextant un projet de recherche ethnographique pour un musée national français, le directeur finit par accéder à ma demande de pénétrer sur le site. Je lui demande s’il est possible d’acheter des pièces pour le musée. Il me donne alors la permission d’accéder au magasin au centre du site. Après la visite et l’entretien avec le directeur du magasin, nous nous dirigeons vers une des concessions. Je peux ainsi photographier le démantèlement d’un navire pendant une vingtaine de minutes accompagné du contremaître. Je descends vers le bateau dans le vacarme des engins de manutention – tractage, mouvements de grue, scie, ferraille en tout genre… De part et d’autre de l’allée centrale, les hommes se hissent sur les structures métalliques, quand d’autres se plient pour découper avec leur chalumeau. Tous les ouvriers portent des casques et des masques. Ont-ils eu le temps de se préparer avant ma venue ? Les bateaux se découpent en tronçon bien définis. Une épaisse fumée surgit à l’intérieur d’un navire. Elle ne semble affoler personne. Les risques dans les chantiers sont supportés par les travailleurs qui sont contraints de s’en accommoder. Ils vivent avec et certains meurent à cause. La fumée peut être d’une extrême toxicité, les poussières aussi. Elle s’évanouit quelques minutes plus tard.

Aliağa, ©Franck Pourcel Aliağa, ©Franck Pourcel Aliağa, ©Franck Pourcel

« Il n’y a pas de syndicat, les conditions de travail sont inhumaines et anti-démocratiques, me raconte plus tard un ancien tâcheron (manœuvre intérimaire). En 2002, le site ressemblait à un ghetto. Il n’y avait pas de bâtiment. On a préparé une déclaration et des revendications avec les comités des droits de l’homme de l’Union Européenne et diverses organisations environnementales comme Greenpeace. Il y a eu une manifestation de masse. Ce matin là, j’ai travaillé comme opérateur de machine, grutier, et je suis allé manifesté comme organisateur. Le lendemain matin, j’étais licencié. Après cela, je ne pouvais plus entrer sur le site. Ma femme a été également licenciée, elle travaillait à la municipalité. La manifestation est pourtant un droit normal… J’ai constaté les conditions anti-démocratiques des ouvriers lorsque j’ai signé le contrat sur papier. Il est illégal car il indique une entreprise de nourriture et non l’entreprise de démantèlement de bateau. Le travail n’est pas continuel, quand le navire arrive, on travaille, quand il n’y a plus de bateau, plus de travail. Pour entrer sur le site, il faut un passeport spécial. J’ai vu plusieurs accidents. Lorsqu’il y a eu sept morts sur un navire, les familles des ouvriers n’ont pas pu entrer. Le site était totalement fermé et personne ne sait rien. Plusieurs personnes sont également mortes de cancer. C’est un système de mafia qui implique, les patrons, l’état, les chefs des ouvriers, certains ouvriers, la police… On parle de faire des manifestations mais on ne peut pas les faire car les ouvriers n’en parlent plus une fois au travail par peur de le perdre ou d’avoir des pressions sur leur famille. Une peur qui rend inefficace la demande de créer un syndicat… Il faut changer les lois du travail. » Lors de ce court séjour à Aliağa, j’ai rencontré divers acteurs dont le directeur du journal local, L’Ekspres, qui m’a donné plusieurs photos de la manifestation devant l’hôpital, suite à l’accident qui avait fait plusieurs morts. Les syndicalistes de la raffinerie Petrol-is m’ont conseillé de faire attention. Ils m’ont confirmé aussi la peur des travailleurs du site de démantèlement des navires de perdre leur emploi s’ils manifestent et dénoncent les mauvaises conditions de travail. Ils sont conscients des difficultés que rencontrent les ouvriers sur place et déplorent l’absence d’un syndicat pour ces travailleurs.

Aliağa, ©Franck Pourcel Aliağa, ©Franck Pourcel

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Dans ces monticules de tôles d’acier, les hommes paraissent des insectes, les bateaux et les plates-formes pétrolières sont comme d’énormes animaux marins échoués volontairement sur cette grande plage. Ils arrivent de partout en Méditerranée ou d’ailleurs, lancés à une allure suffisante pour se caler dans l’alignement et au milieu des autres épaves en train d’être démantelées. Les carcasses vides se perçoivent le long de la côte, et laissent découvrir les entrailles d’une structure dont on pense pouvoir imaginer l’ancien chargement. Ici, je reconnais un céréalier, là un pétrolier, là-bas il s’agit d’un porte-conteneurs, puis c’est un paquebot de croisière. Les images se succèdent au fil des désossements. Les hommes sont concentrés sur leur flamme. J’assiste à la grande découpe extérieure d’un bâtiment. L’ouvrier est placé sur une nacelle qui descend au fur et à mesure de sa découpe vers le bas. Tout est encore relié par le haut et sera définitivement désolidarisé par une dernière découpe lorsque le travailleur sortira de sa nacelle et sera hors de danger. L’ensemble est soutenu par une grue qui accompagne la structure découpée.

Mais c’est lorsque je photographie l’ultime découpe de cette tranche du navire que le contremaître m’entraine pour repartir. Le nom du bateau était dans le cadre de mes dernières photographies… Sur le chemin des locaux administratifs, au détour d’un renfoncement, plusieurs hommes africains et turcs discutent devant un véhicule et des dizaines de gilets de sauvetage neufs amoncelés. Mon sentiment de malaise gagne.

Aliağa, ©Franck Pourcel Aliağa, ©Franck Pourcel Aliağa, ©Franck Pourcel Aliağa, ©Franck Pourcel

Les jours suivants, alors que je tourne autour du site pour trouver un point de vue et attendre une meilleure lumière afin de photographier navires et plates-formes pétrolières, deux policiers en civils m’interpellent et m’interrogent. Ils m’enjoignent vivement à quitter les lieux et de ne plus revenir. Une menace qui m’avait déjà violemment été adressée par l’un des patrons du site de démantèlement. Je prends les propos très au sérieux lorsque ma jeune interprète me confie qu’elle a peur et qu’elle ne souhaite plus revenir.

Je quitte donc Aliağa pour Izmir à 60 km. Tu as bien fait de partir, personne ne sait ce qu’il s’y passe, c’est un lieu de non-droit, aux trafics illégaux, récemment d’essence, et maintenant c’est au tour des réfugiés. Il y a énormément d’argent en jeu. Ta vie était en danger me dit un journaliste qui enquête sur la catastrophe industrielle de Soma, qui a fait plus de 300 morts en 2014. Je déambule dans les rues d’Izmir attendant la fin de mon séjour. Sur les pelouses ou dans le quartier de Basmane, des dizaines de milliers de réfugiés syriens, irakiens, afghans, pakistanais, éthiopiens, érythréens ou somaliens attendent. « 50.000 migrants en quête d’une traversée pour rejoindre à une vingtaine de kilomètres du site de démantèlement d’Aliağa ou d’ailleurs, l’île de Lesbos ou autres îles grecques, donc l’Europe, me dit le journaliste. Cela représente beaucoup d’argent. »

Aliağa, ©Franck Pourcel Aliağa, ©Franck Pourcel Aliağa, ©Franck Pourcel Aliağa, ©Franck Pourcel

À l’extérieur du site de démantèlement, certains emplacements n’ont plus que la trace de la chaloupe probablement revendue sur le marché des candidats à la traversée et de leurs passeurs. Deux jeunes travailleurs me confirment les trafics de migrants et d’essence. Quelques jours plus tard, la photographie du petit Alan Kurdî, l’enfant retrouvé mort sur la plage à Bodrum en Turquie, a fait le tour du monde. Le lien entre les migrants et les ouvriers devient une évidence. Ils vivent de manière différente des tragédies d’exclusion et d’exploitation. Ces « oubliés » de la grande mer sont liés dans leur quête, de migration ou de moyens de subsistance, vers plus de démocratie, d’humanité, de respect des droits de l’homme. Ils sont au cœur de trafics mafieux dont il est bien difficile de dénoncer la corruption et l’oppression. Ils subissent la loi du silence qui étend sa chape sur l’avilissement et l’anéantissement. L’homme « démantelé » ne pourra être recyclé que si son cri de révolte s’oppose à la grande machine de la servitude qui instrumentalise le drame individuel et annonce la tragédie sociale. Sa lutte pour une seconde vie doit se défaire de l’argent sale, un mal propre de tout ce qui touche à la récupération et au recyclage. Cette lutte sera alors comptable de toute menace sur l’intégrité humaine et permettra de reconstruire ces dignités perdues.

Aliağa, ©Franck Pourcel
Aliağa, ©Franck Pourcel

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