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L’impossible à exposer

L’impossible à exposer

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Pourquoi l’économie des déchets ne peut-elle se présenter, sinon de façon illusoire, comme résolution ou achèvement d’un cycle ? Parce que le résidu est non seulement l’envers de la production capitaliste, mais qu’il relève aussi d’une hétérogénéité irréductible, qui exige que nous sortions des schémas de l’économie restreinte. Écrit pendant la phase de conception/élaboration de l’exposition « Vies d’ordures » au MuCEM, cet article s’appuie principalement sur une lecture de Georges Bataille pour tenter de dénouer le paradoxe de l’exposition d’un inexposable. Laquelle exposition ayant ouvert ses portes le 21 mars 2017, à toi, public, de juger si le défi que constitue une exposition sur le déchet a pu être relevé…

Les déchets sont la seule chose qui témoigne que nous ayons un intérieur.
— Jacques Lacan

Concevoir une exposition sur l’ordure, le déchet, le rebut, relève de ce que Georges Bataille nomme hétérologie et qu’il aborde ainsi :

« Science de ce qui est tout autre. Le terme d’agiologie serait peut-être plus précis, mais il faudrait sous-entendre le double sens d’agios (analogue au double sens de sacer) aussi bien souillé que saint mais c’est surtout le terme de scatologie qui garde dans les circonstances actuelles (spécialisation du sacré) une valeur expressive incontestable, comme doublet d’un terme abstrait tel qu’hétérologie. » [1]

La contradiction est dans les termes mêmes. Le logos, c’est le discours rationnel, l’étude rationnelle et l’heteros, c’est précisément ce qui échappe à ce discours. Bataille prend comme point de départ de son hétérologie les phénomènes d’appropriation et d’expulsion : s’approprier c’est rendre homogène un corps étranger : « Le processus d’appropriation se caractérise ainsi par une homogénéité (équilibre statique) de l’auteur de l’appropriation et des objets comme résultat final alors que l’excrétion se présente comme le résultat d’une hétérogénéité et peut se développer dans le sens de l’hétérogénéité de plus en plus grande en libérant des impulsions dont l’ambivalence est de plus en plus accusée. »

Lorsqu’il crée le terme « hétérologie », Bataille a parfaitement conscience de ce qu’on a affaire à un oxymore : « Lorsqu’on dit que l’hétérologie envisage scientifiquement les questions de l’hétérogénéité, on ne veut pas dire par là que l’hétérologie est dans le sens habituel d’une telle formule, la science de l’hétérogène. L’hétérogène est même résolument placé hors de la portée de la connaissance scientifique qui par définition n’est applicable qu’aux éléments homogènes… ».

Le résidu

Alors reprenons : si l’on suit Bataille, toute activité humaine, matérielle et intellectuelle consiste à s’approprier ce qui est étranger, à rendre homogène de qui est hétérogène : la digestion d’abord, puis l’appropriation de la terre, l’activité technique, l’urbanisation, etc. : autant de manifestations de ce processus d’homogénéisation. La religion, la philosophie, la science, la poésie relèvent du même processus, sauf que pour répondre à l’exigence intellectuelle de cohérence logique, elles ne peuvent entièrement ignorer la question de l’hétérogène ; mais chacune de ces activités intellectuelles se comporte différemment. Georges Bataille les examine chacune à leur tour. La religion tient évidemment une place privilégiée en tant que c’est elle qui traite la question de la division entre sacré et profane que sous-tend – ou même qui sous-tend – l’opposition entre hétérogène et homogène. Comme Bataille l’indique, un nom pour hétérologie aurait pu être « agiologie », à condition d’entendre le double sens d’agios, saint, sacré et en même temps, maudit, exécrable. [2] L’anthropologie s’est d’abord étonnée de cette confusion entre sacré et exécrable. On dispose d’une manifestation particulièrement documentée de cet étonnement sous la plume de « l’ethnologue » John Gregory Bourke : cet officier de l’armée américaine publie en 1891 un ouvrage qui recense les utilisations des excréments dans des rites religieux et dans l’art de guérir. Freud préface cet ouvrage en 1913. [3] Ce dernier remarque à quel point les hommes « sont gênés par tout ce qui leur rappelle trop nettement la nature animale de l’être humain ». Il fait référence à la scène finale du second Faust de Goethe, dans laquelle les anges regrettent de devoir porter « le résidu terrestre » de l’âme de Faust, pourtant libérée des griffes du Démon… et il ajoute que les hommes ne pouvant accomplir cette totale libération vis-à-vis de ce reste terrestre « ont choisi de le dénier autant que possible ». Freud fait cette remarque importante pour notre sujet : « Il n’est pas simple du tout d’examiner dans leur ensemble ou de présenter les conséquences qu’entraîne pour la culture cette manière de traiter le “pénible résidu terrestre” dont on peut considérer que les fonctions sexuelles et excrémentielles sont le noyau ».

Dès 1913, Freud note la difficulté de l’approche « scientifique » de ces questions : « il a été refusé à la science de s’occuper de ces aspects proscrits de la vie humaine, si bien que quiconque étudie ces choses est tenu pour à peine moins “inconvenant” que celui qui commet effectivement ces inconvenances. » Et il poursuit : « La psychanalyse et la science du folklore [4] ne se sont pas fait faute de transgresser aussi ces interdits et ont pu alors enseigner toutes sortes de choses indispensables à la connaissance de l’être humain. » Freud a donc conscience que commencent à se développer des « sciences » qui abordent ces problèmes jusque là presque tabous, que soulève la conduite humaine quant à la production de déchets ; mais précisément cette approche rationnelle se heurte à une difficulté due à son objet même : l’impossibilité fondamentale d’intégrer de l’hétérogène dans de l’homogène sans nier la spécificité de l’objet.

Istanbul, un depo (lieu de tri et de stockage de déchets) – ©Pascal Garret
Istanbul, un depo (lieu de tri et de stockage de déchets) – ©Pascal Garret

L’inassimilable

Bataille poursuit son investigation des diverses constructions intellectuelles dont l’homme est capable. Il prend la ville comme une sorte d’allégorie de ce que peut produire l’effort d’homogénéisation entrepris nécessairement par l’esprit humain : « L’homogénéité d’aspect réalisée dans les villes entre les hommes et ce qui les entoure n’est qu’une forme subsidiaire d’une homogénéité beaucoup plus conséquente, que l’homme a établie à travers le monde extérieur en substituant partout aux objets extérieurs, a priori inconcevables, des séries classées de conceptions et d’idées. L’identification de tous les éléments dont le monde est composé a été poursuivie avec une obstination constante, en sorte que les conceptions scientifiques aussi bien que les conceptions vulgaires du monde paraissent avoir abouti volontairement à une représentation aussi différente de ce qui pouvait être imaginé a priori que la place publique d’une capitale l’est d’un paysage de haute montagne. » [5] On pense ici à la remarque de Freud concernant la psychanalyse lorsqu’elle se confronte à la question de la position du moi à l’égard du ça et du surmoi et qu’elle doit admettre « son impuissance (celle du moi) et sa propension à l’angoisse en face de l’un et de l’autre » ; il dénonce la tentation de faire de cette thèse « un pilier d’une “vision psychanalytique du monde” et il ajoute : « Je suis hostile à la fabrication de visions du monde. Qu’on les laisse aux philosophes, qui professent ouvertement que le voyage de la vie est impossible sans un tel Baedeker pour leur donner des informations sur toute chose ». [6] Ce que Freud aurait pu dire, c’est que la science ne peut pas traiter cette question de l’angoisse, qui résulte de la reconnaissance de l’incapacité du moi à maîtriser tout ce qui lui est apparemment étranger, sans faire disparaître la spécificité de son objet.

Golssas (lieux de tri de déchets) de Casablanca – ©Pascal Garret
Golssas (lieux de tri de déchets) de Casablanca – ©Pascal Garret

L’incompressible

Si un reste est assimilable, ce n’est pas un véritable reste. Voilà précisément à quoi se confronte une exposition traitant du déchet : devenir une sorte de guide « rassurant », une sorte de Bison futé (ou de Guide du Routard) qui indiquerait les diverses solutions empruntées par les hommes pour traiter leurs déchets. Déjà, le fait que cette exposition se fasse avec un comité scientifique composé d’anthropologues et de géographes constitue un garde-fou contre le risque de concevoir une vision « progressiste » de la question du traitement des déchets et des ordures : certes les villes du nord de la Méditerranée présentent en général une aspect plus « propre » que celles du sud au prix de la mise en place d’un système raisonné du traitement des déchets, mais ce système « fuit » de toutes parts. Malgré des efforts louables et parfois efficaces, l’enfouissement ou l’incinération posent encore des questions non résolues… Sans parler bien sûr de la question des déchets industriels, depuis les boues rouges, résidus de l’extraction de la bauxite, jusqu’aux déchets nucléaires. Il n’est pas étonnant qu’autour de ces questions apparaissent toutes les attitudes possible face aux déchets : on s’en défait à n’importe quel prix : le prix à payer n’est pas seulement financier, il est écologique, social et politique. On enterre le plus loin possible, là où ceux qui habitent ne pourront pas protester, on passe des marchés avec des industriels ou des groupes maffieux dont on ne cherche pas à savoir comment ils vont procéder.

Peu à peu on doit se rendre à l’évidence : il existe un reste incompressible de détritus intraitables… ce qui ne dispense évidemment pas de traiter ce qui peut l’être.

Crise des déchets de 2016 dans l'agglomération urbaine de Beyrouth
Crise des déchets de 2016 dans l’agglomération urbaine de Beyrouth

Le débordement

L’autre discours, c’est celui du « recyclage », qui a existé dès que le développement des villes a entraîné la production massive d’ordures. On a tenté et expérimenté très tôt les techniques du compostage : le fameux « reste de terre » doit retourner à la terre. La campagne nourrit la ville, les restes de la consommation urbaine doivent autant que possible enrichir la terre nourricière. Cercle vertueux s’il en est qui sert de fondement à tous les discours sur l’économie circulaire. Toutes les études sérieuses sur la question indiquent que dès le début, ces pratiques se sont heurtées à des obstacles et des difficultés très difficiles à surmonter. » [7] La plupart de ces difficultés sont d’ailleurs dues au développement technique de la civilisation. Par exemple la présence de débris durs et imputrescibles (métal et verre) dans les excreta urbains a rendu très vite difficile le réemploi des « boues » urbaines pour l’agriculture. Il y a le problème du tri, mais aussi celui de la putréfaction, tous deux difficiles à maîtriser.

Si on ajoute de nos jours la présence dans les ordures de matériaux toxiques ou dont l’effet à long terme est mal connu, il est facile de comprendre que même un geste aussi simple et en apparence aussi vertueux que le recyclage ou le compostage ne va pas de soi. Les progrès scientifiques et techniques peuvent certes améliorer la question du traitement des déchets, mais le recul historique permet d’établir facilement une conclusion : la civilisation développe plus vite la production de déchets que sa capacité, sinon à les résorber, du moins à les traiter.

Tri de fripe dans une usine de Tunis — ©Stefanos Mangriotis
Tri de fripe dans une usine de Tunis — ©Stefanos Mangriotis

L’insu

Le point de vue anthropologique tend, du fait même de cette constatation, à considérer avec attention certains gestes et certaines activités de populations dépourvues de moyens technologiques « avancés ». Les anthropologues ont très vite remarqué que tout ce qui concerne l’ordure et le déchet constitue un marqueur important de la société, de la civilisation, de la culture qui les produit et qui les « gère ». La démarche est passionnante, mais le risque est grand, dans le cadre d’une exposition qui porte sur le « pourtour méditerranéen », de mythifier un contraste après/avant ; riches/pauvres; nord/sud en valorisant le second terme de ces couples, pour réagir contre l’idéologie du progrès…

Ceci dit, il est facile de montrer que ces oppositions ne se vérifient pas entièrement : la récupération en grande partie artisanale de fripes ou de sacs en plastique peut rapidement devenir un commerce lucratif et donner lieu à des circuits mondiaux d’échanges économiques. Elle peut même générer un commerce de luxe, faire naître un nouveau design de mode. Les méthodes de traitement du plastique peuvent se développer très rapidement depuis un artisanat familial jusqu’à l’utilisation de machines qui nécessitent la transformation d’un quartier. Une des enquêtes que le MuCEM propose au public montre les échanges intenses qui se développent à partir de la récupération, du tri et de la revalorisation de vêtements jetés ; une autre montre comment le quartier des zabbalins, au Caire, n’est pas fermé sur lui-même : son activité de ramassage, de tri, de récupération et de recyclage est à la source d’inventions, d’échanges, mais aussi bien sûr, de la possibilité de s’accaparer les profits que génère cette activité, cette inventivité.

Du côté « nord », le propre s’obtient en cachant l’intraitable du reste final « sous le tapis » c’est-à-dire dans l’air, sous terre ou sous la mer ; du côté « sud », le sale est visible, souvent mal traité, mais lorsqu’il commence à l’être, il génère tout un circuit qui reproduit de manière formelle et/ou informelle, tous les processus de l’économie capitaliste…

La « propreté » apparente du nord n’est pas une garantie de vertu [8], mais de l’autre côté, la saleté visible, si elle donne lieu à une activité humaine inventive et efficace, ouvre aussi à des réseaux de domination et d’injustice criante. Les clichés, la mythification sont autant de pièges que l’exposition se doit d’éviter. De plus, certains sujets ne peuvent être abordés : on ne peut qu’évoquer « les zones grises » concernant le traitement industriel des déchets, les impasses auxquelles il aboutit souvent, que ce soit pour des raisons techniques, de lobbies industriels ou économiques et de trafics maffieux. On observe simplement que l’attitude qui consiste à n’en rien vouloir savoir ne peut que favoriser la multiplication des impasses et la prolifération des agissements catastrophiques dont les « écoballes » [9] napolitaines sont devenues le symbole.

Ecoballe en Campanie — ©Franck Pourcel

L’économie générale

La gestion des déchets peut donc être améliorée, mais il serait illusoire de croire soit que les solutions techniques sont indéfiniment perfectibles, soit qu’il est possible de tout recycler.

Dans les deux cas on a affaire à l’illusion de penser que la question des déchets peut être parfaitement résolue. Ceci dit, la constatation de l’augmentation de la quantité de déchets nous oblige à questionner notre mode de production-consommation. Et là encore les analyses développées par Bataille – en particulier dans La part maudite [10] – peuvent nous aider à sortir des schémas de pensée qui conduisent à nier le déchet en tant que tel… et par suite à ne pas voir d’où provient cette quantité ingérable de restes.

Bataille distingue dans l’activité humaine des actions limitées que l’on peut envisager en les isolant de leur environnement et d’autres qui sont d’une toute autre échelle. Il prend comme exemples des premières « changer la roue d’une voiture, ouvrir un abcès ou labourer une vigne ». Dans ces cas, « il est facile de venir à bout d’une opération bien limitée. Les éléments sur lesquels porte l’action ne sont pas tout à fait isolés du reste du monde, mais il est possible d’agir sur eux comme s’ils l’étaient »… et l’on pourrait ajouter, sans produire trop de déchets. En revanche « il en va différemment si nous envisageons une activité économique importante, telle la production de voitures aux Etats-Unis ». De même à plus forte raison, s’il est question de l’activité économique « en général » ; or l’économie telle qu’elle s’est constituée comme science depuis le XVIIIe siècle a isolé les opérations de production et de consommation, comme si elles étaient indépendantes de ce que Bataille nomme « le mouvement général de l’économie ». Il remarque d’ailleurs que « cette méthode est légitime » car « la science ne procède jamais autrement ». [11] Pourtant, ajoute-t-il, « la science économique ne donne pas de résultats de même ordre que la physique étudiant un phénomène précis, puis, dans sa coordination, l’ensemble des phénomènes étudiables. » [12] Et, du coup, il propose de distinguer deux échelles dans l’approche des phénomènes liées à l’économie : le point de vue de l’économie restreinte – celui des sciences économiques existantes – et celui de ce qu’il nomme économie générale. Il décrit ainsi l’articulation des deux échelles et quels sont les dangers de les séparer : « La méconnaissance par l’homme des données matérielles de sa vie le fait encore errer gravement. L’humanité exploite des données matérielles données, mais si elle en limite l’emploi, comme elle fait, à la résolution (qu’à la hâte elle a dû définir comme un idéal) des difficultés immédiates rencontrées par elle, elle assigne aux forces qu’elle met en œuvre une fin que celles-ci ne peuvent avoir. Au-delà de nos fins immédiates, son œuvre, en effet, poursuit l’accomplissement inutile et infinie de l’univers ». [13]

Ces lignes écrites dans les années qui suivent immédiatement la seconde guerre mondiale, sonnent juste à nos oreilles éveillées par les questions économiques, les questions écologiques, dont la dimension « globale » est maintenant évidente ; il suffit de signaler la question du réchauffement climatique pour que l’approche économique classique (économie restreinte) paraisse tout à fait insuffisante, voire contreproductive pour traiter la question de la manière « d’habiter » la terre. La question des déchets exige de nous une conception qui replace l’économie restreinte dans une économie qui envisage l’ensemble des énergies en jeu.

CAIRO  EGYPT - December 18:  L'Oreal factory in 10 Ramadan, CAIRO,  EGYPT on December 18. (David Degner / Freelance)
Fonderie de canettes aluminium au Caire – ©David Degner

La part maudite

C’est à ce point que Bataille introduit un renversement du point de vue de l’économie classique ; celle-ci part d’un postulat : la rareté des ressources par rapport à l’extension illimitée des besoins. Or, le point de vue de l’économie générale établit qu’en fait la vie en général se caractérise par un bouillonnement infini d’énergie alors que nos fins sont nécessairement limitées. De ce fait se produit une contradiction : « la conséquence de cette situation entre difficilement en ligne de compte dans nos calculs. Nous calculons nos intérêts, mais cette situation nous désarme : c’est que le nom même d’intérêt est contradictoire avec le désir en jeu dans ces conditions. » [14] Le désir découle de ce bouillonnement d’énergie qui demande une dépense que l’activité utilitariste des hommes ne peut accomplir. Cet excès devient ce que Bataille nomme « part maudite », qui se consume de manière catastrophique (la guerre par exemple) lorsqu’elle n’est pas dépensée dans des pratiques « inutiles » comme la religion, l’art, la fête, la gratuité du don, toutes les dépenses somptuaires…

On le sait, Bataille s’est efforcé d’appliquer cette « théorie » à l’analyse du fascisme. Un effort comparable serait à fournir pour l’appliquer à la situation actuelle : les guerres qui font la Une des journaux – citons principalement la Syrie et Daesh – ne sont peut-être pas dues essentiellement à la lutte contre la pauvreté : ce qui est certain c’est qu’elles occasionnent une dépense orgiaque, une consumation catastrophique de richesses matérielles et humaines… En particulier ces opérations de guerre, entraînent un mouvement extraordinaire de réfugiés réduits presque à l’état de déchets… sans que cette formule soit « seulement » métaphorique…

Et voilà la zone grise – et plutôt noire – que rencontre nécessairement une exposition sur les déchets de notre civilisation, plus particulièrement autour de la Méditerranée. Comme pour les déchets potentiellement toxiques, comme pour les déchets nucléaires, nous butons là sur une impasse, sur un impossible à exposer. Mais cette production de réfugiés portera une toxicité autrement dangereuse que les autres déchets : c’est l’avenir de l’humanité qui est en cause en sa capacité ou non à réincorporer les survivants en son sein.

On peut lire aussi dans certains passages de La part maudite des considérations sur la question de la « croissance » qui permettraient d’éclairer le débat sur croissance/décroissance. L’activité technique, selon la théorie de l’économie générale, consiste à « utiliser une partie de l’énergie disponible à l’accroissement non biologique mais technique, de ses richesses en énergie ; les techniques ont en somme permis d’étendre – de reprendre le mouvement élémentaire de croissance que la vie effectue dans les limites du possible ». [15] Bataille illustre son propos par le développement industriel qu’a connu l’Europe au XIXe siècle, qui a favorisé également, dans un premier temps, un développement des populations. Dans les lignes qui suivent, Bataille indique la complexité à laquelle on se heurte lorsque l’on veut adopter le point de vue de l’économie générale ; ainsi la chute des courbes démographiques constatées dans l’Europe qui s’enrichit grâce au développement industriel indique selon lui l’apparition d’un intérêt qui neutralise l’intérêt de la croissance, guidée par la recherche de l’efficace et de l’utile, celui du luxe : « ce qui importe désormais en premier lieu n’est plus de développer les forces productives mais d’en dépenser luxueusement les produits ». [16] C’est ainsi que Bataille comprend les deux guerres mondiales qui « ont ordonné les plus grandes orgies de richesses – et d’êtres humains – qu’eût enregistré l’histoire ».

Il vaudrait la peine de reprendre là aussi les idées de Bataille pour les appliquer à la situation mondiale de la production de richesses et à la réalité démographique dans la dernière partie du XXe et au début du XXIe siècle. Mais ce qui intéresse directement notre propos, c’est la conception de la position de l’homme sur terre qu’il tire de ces considérations : « L’homme sur la planète n’est que d’une façon détournée, subsidiaire, une réponse au problème de la croissance. Sans doute par le travail et les techniques, il en a rendu l’extension possible, au-delà des limites reçues. Mais de même que l’herbivore est, par rapport à la plante, un luxe, – le carnivore par rapport à l’herbivore, – l’homme est de tous les êtres vivants le plus apte à consumer, luxueusement, l’excédent d’énergie que la pression de la vie propose à des embrasements conformes à l’origine solaire de son mouvement ». [17]

Sac fabriqué avec des gilets de sauvetage sur l’île de Lesbos — ©Matthieu Duperrex
Sac fabriqué avec des gilets de sauvetage sur l’île de Lesbos — ©Matthieu Duperrex

L’excédent

Ce que nous permet de comprendre Bataille, c’est donc cette hétérogénéité irréductible en dernier ressort du déchet en tant qu’il est une des manifestations de « la part maudite ». À partir de là, il nous oblige à reprendre toutes nos conceptions de la science, de la philosophie et surtout de l’économie. Cet objet insaisissable, cet élément hétérogène embarrasse !

Ce que Bataille nomme tout à tour dépense et part maudite manifeste une exubérance de la vie : l’homme est pris dans cette exubérance mais en même temps, il a la capacité de d’expérimenter que cette exubérance est en lui. [18] L’homo economicus est un individu qui ne prend en considération que la maximisation de son intérêt : c’est le modèle de l’économie restreinte qui n’obéit qu’à la valeur de l’utile, conçue comme efficacité maximum par rapport à un objectif déterminé, fini. Mais cette économie restreinte est comprise dans une économie générale de l’excédent, de la dépense dont l’homme est une manifestation privilégiée. [19] C’est sans doute là que se place une manifestation de ce que Bataille nomme la « souveraineté », une souveraineté qui ne conduit à aucune maîtrise mais qui permet de vivre avec les forces en présence. Il écrivait ce qui suit dans un article de 1949 à propos du livre de John Hersey sur Hiroshima : « J’imagine [que ce livre] donnera pour un temps leur intolérable éclat à des possibilités de douleur humaine dont il est le symbole et le signe et qui l’excèdent infiniment. (…) Ici ressort l’aspect premier d’une attitude : l’homme de la sensibilité souveraine, regardant le malheur en face, ne dit plus sans attendre “supprimons-le”, mais d’abord : “vivons-le”. (…) En vérité, l’homme est à la mesure du tout possible ou plutôt l’impossible est sa seule mesure ». [20]

Une exposition sur les déchets doit se révéler capable de se poser en face de la réalité, sans fuite, sans faux semblants et tendre à nous mettre à la hauteur de ce qu’exige de nous la prise en compte de ces éléments hétérogènes, en explorant ce qui peut nous rendre à même de composer avec eux, puisqu’aussi bien ils sont notre production. En ce sens, il faudrait se mettre à hauteur de ce qu’accomplissent certains êtres humains confrontés à cet aspect de l’élément hétérologique.

Lacan en 1976 résume lapidairement :

« Les déchets viennent peut-être de l’intérieur, mais la caractéristique de l’homme est qu’il ne sait que faire de ses déchets.

La civilisation, c’est le déchet, cloaca maxima.

Les déchets sont la seule chose qui témoigne que nous ayons un intérieur. » [21]


NOTES

[1] Georges Bataille, Œuvres complètes, II, Écrits posthumes, « La valeur d’usage de D.A.F. de Sade », Gallimard, 2002, note de la page 61

[2] Bataille fait lui-même référence à la même ambiguïté du mot latin « sacer ». Agamben a utilisé cette ambivalence du mot en intitulant un de ses ouvrages Homo sacer (L’ordre philosophique, Seuil, 1997) qui reprend une catégorie du droit romain archaïque. Cette catégorie pourrait sans grande difficulté être réactivée par la situation actuelle des êtres humains qui cherchent refuge.

[3] On peut trouver cette préface dans Sigmund Freud, Œuvres complètes XII, PUF, 2005, p. 47-50. Il existe une édition française de l’ouvrage de Bourke, préfacé par Freud, établie par Dominique G. Laporte : Les rites scatologiques (traduit de l’américain par Hélène Boisseau-Riou, Paris, PUF, coll. Philosophie d’aujourd’hui, 1981).

[4] Il s’agit de ce que nous appellerions de nos jours « ethnologie ».

[5] Op. cit., p.60

[6] Sigmund Freud, Inhibition, symptôme, angoisse, trad. Michel Tort, PUF, 1971, p. 12

[7] Voir à ce propos le livre de Catherine de Silguy, Histoire des hommes et de leurs ordures du Moyen Age à nos jours, Le cherche midi, 2009

[8] On peut penser à ce propos à cette remarque d’un médecin légiste dont Freud rapporte qu’elle l’a frappé : « Un jour où il discutait des signes distinctifs à partir desquels on peut deviner la classe sociale, le caractère et la provenance du cadavre anonyme, je l’ai entendu dire : “Les genoux sales sont le signe d’une fille honnête.” Pour lui, les genoux sales portaient témoignage de la vertu de la jeune fille ». (Introduction à l’ouvrage de Bourke, Op. cit., p. 47)

[9] Il s’agit de millions de tonnes d’ordures ménagères mêlées à des déchets industriels toxiques illégalement enfouies ou enfermées dans des bâches de plastique avec la complicité de la maffia locale, la Camorra.

[10] Georges Bataille, La part maudite, Editions de Minuit, 2000

[11] Op. cit., p. 57

[12] Ibid., p. 58

[13] Ibid., p. 59

[14] Ibid., p. 68-69

[15] Ibid., p. 74

[16] Ibid., p. 75

[17] Ibid., p. 76

[18] Voir à ce propos le livre de Emanuele Coccia, La vie des plantes, Une métaphysique du mélange, Bibliothèque Rivages, 2017, p. 23-24.

[19] Voir le passage sur le luxe cité plus haut : l’homme n’est pas le seul vivant à être « luxueux » : les carnivores également…

[20] Georges Bataille, Œuvres complètes T.XI, Gallimard, 1988, « A propos de récits d’habitants d’Hiroshima », p. 185

[21] Jacques Lacan, Conférences dans les universités nord-américaines : le 2 décembre 1975 au Massachusetts Institute of Technology,  Scilicet, 1975, n°6-7, pp. 53-63. Cité par Michel Bousseyroux, dans son article « Hétérologie de l’abject ».

SOURCE

Cet article est paru, dans une première version, dans la revue L’en-je lacanien.

Référence exacte :

François Dutrait, « L’impossible à exposer », L’en-je lacanien 2015/2 (n° 25), p. 33-47. [URL]

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