Variations sur l’escalier

Espace singulier dont la spécificité passe pourtant inaperçue… De la cave au toit, l’escalier délimite pourtant l’habitat. Jusqu’à la concurrence de l’ascenseur, son parcours clôt l’édifice dans sa raison d’être. Il «dessert»: pesons toute l’ambiguïté du verbe. Épreuve physique, l’escalier est le plus ingrat et asséchant des modes de déplacement. Instrument de sélection, il nie toutes les frictions mécaniques qui ne soient celles du piéton en bonne santé. Mais sans même parler de «concurrence», le monde mécanisé et automatisé a introduit du jeu dans la phénoménologie de l’escalier.

La désynchronisation des vitesses de trajet au sol, le développement des grandes hauteurs, et, inversement, le creusement du sous-sol urbain au profit des réseaux métropolitains: ces facteurs induisent de nouvelles polarités dans un système urbain complexe.

Or, l’escalier est pauvre a priori. Les escaliers – tous les escaliers praticables – obéissent à l’équation simple de Blondel, 2H+G = 64 (deux hauteurs de marche + le giron = 64 cm). La loi kinesthésique veut en effet que le pas d’un adulte de taille moyenne mesure entre 60 et 64cm.

Organe physique du déplacement, à 99% espace servant, l’escalier peut pourtant «faire lieu». L’architecture urbaine de Hong Kong, à la morphologie si heurtée, joue ainsi à l’envie de l’escalier. L’escalier est ici le médium qui nous restitue la profondeur active de l’édifice urbain. Dévalant depuis les hauts de Hong Kong, Central District nous semble être «l’ultra-cave» dont parlait Bachelard dans sa «Poétique de l’espace».

Dans l’autre sens, l’île de Hong Kong dispose d’un ouvrage réputé, le grand escalator, qui adoucit la liaison ascendante entre Central et Mid-Levels. Ce service est mis en place en 1993. Il est constitué de 20 escalators à sens uniques, de trois tapis roulants et d’escaliers fixes sous abris, soit 800m de parcours environ. Le piéton l’emprunte à partir de Queen’s Road Central jusqu’à Conduit Road, bien plus haut dans la ville (135m de dénivelé).

Quelque 50.000 trajets se font quotidiennement par ce moyen. Report modal nul: la mise en place de ce service ne s’est pas traduit par une décongestion de la circulation automobile dans les vieux quartiers.

Qu’importe. On circule à hauteur du second étage des immeubles, en enjambant les petites rues latérales (14 au total). Une station est prévue à chacune de ces intersection. Le corridor urbain ménage ainsi des pauses et les paliers surélevés font autant de points d’observation commode qui théâtralisent le rapport à la ville.

Organe de théâtralité, l’escalier en amphithéâtre nous rappelle justement que «thea» désigne en grec l’action de regarder. Il s’arrête à un balcon et le qualifie aussitôt en «loge»; il se poursuit en gradins ou en promenoirs; il ménage une respiration, un palier de décompression et orchestre une rencontre inédite; majestueux, il nous fait enfin oublier l’angoisse de la perte d’horizontalité. Se métamorphosant en amphithéâtre, par exemple à la sortie d’une bouche de métro ou au pied d’une tour de bureaux, l’escalier narre sa périphérie en arbitrant entre les perspectives.

Comme dans une ville menacée d’acqua alta, Hong Kong soigne ses piétons, les abrite du flot rugissant des voitures rouges. Alors qu’ils aillent un peu plus haut!, grâce aux escaliers dérobés: évolution des passants en apesanteur, autour des immeubles, nouveau lacis de rues préservées dans la canopée des arbres (ces multiples petits parcs où il est interdit de fumer)…

Des passerelles et autres promenades surrélevées devraient encore être construites dans deux districts commerçants: Causeway Bay (Hong Kong Island) et Mong Kok (Kowloon).

A contrario, les tramways à impériale de Hong Kong Island se pratiquent avec des escaliers bien raides et de ces vis à la cage cylindrique étroite qui vous compriment. Le prix à payer si l’on veut bénéficier du spectacle de la ville au rythme lancinant du véhicule sans âge.

À Peak Tower ou dans les grands centres commerciaux, les escalators latéraux prennent le contre-pied du large escalier d’honneur. De l’escalator, on dit généralement qu’il n’accorde guère de liberté à l’architecte, compte tenu du débattement important qu’il exige pour relier les niveaux. Mais avec la débauche d’ingénierie pour faire de l’escalator un «espace regardé et regardant», le jeu demeure pleinement ouvert, à Hong Kong.

Assez d’emmarchement pour aujourd’hui. Retrouvons nos «ultra-caves» culturelles. Je vous laisse en compagnie du merveilleux texte de Viollet-le-Duc

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6 commentaires sur “Variations sur l’escalier”

  • Philon dit :

    Madame, Monsieur,
    Permettez-moi de vous féliciter pour cette variation (avez-vous pensé à compléter le texte par un apport sonore, une chevauchée des Walkyries conviendrait peut-être aux envolées de ces escaliers d’or que sont cette imbrication entre escaliers et escalators).
    Les réflexions pertinentes sur cet élément architectural ne sont pas si nombreuses qu’il ne soit opportun de relever celles que l’on rencontre. Dans cet esprit (d’escalier), j’avais apprécié l’ouvrage de Péré-Christin, petit par la taille mais ample par l’analyse.
    Merci aussi de cette notation sur le « dessert » que vous nous servez en apéritif. Je n’y avais pas songé jusque là et ce verbe convient bien à l’escalier. Cerise sur le gâteau, statique ou mécanique, il souffle le chaud et le froid selon ses degrés pour tous.
    Ne serait-il pas bon de donner un lift au cher Blondel en remarquant que, puisque notre taille augmente, notre invariant peut lui aussi se hausser jusqu’au 65 cm ?
    Il vous fallait bien ce souffle lyrique pour nous donner le vertige et tenter de nous faire avaler la beauté d’un habitat humain de cage à poules dont Hong-Kong est l’archétype et le repoussoir absolu (vos photos de ces alvéoles sont probantes). Vous, les architectes, avez votre part de responsabilité dans les malheurs humains et ressemblez parfois à celui qui créa la cité radieuse et que le bon sens populaire nomme la « maison du fada ».
    Grâce à votre billet, je maîtriserai un peu mieux mon angoisse de la perte d’horizontalité et de lendemains qui ne chanteront peut-être pas autant que l’on le souhaiterait pour l’humanité.
    Bien cordialement
    Philon

  • admin dit :

    À vous lire il me semble que le lyrisme est partagé, et que vous m’en rendez une bonne volée dans l’esprit d’escalier. Merci pour votre mot. L’ouvrage de Péré-Christin est précieux, oui. Je me souviens l’avoir lu avec plaisir.
    Par contre, bien que plus « fada » et adepte de béton moderne que beaucoup, je ne me sens pas les épaules pour endosser les faits et méfaits de la caste architecturale. Je n’en suis pas, et « Urbain, trop urbain » n’est pas né sur les fonds baptismaux de la technique souveraine, à l’égard de laquelle nous prétendons faire un pas de côté.
    Plaise que ce soit sans nous encoubler dans l’escalier.
    Matthieu

  • Camille nouille dit :

    J’aime Hong Kong, j’aime y marcher, j’aime écouter, évoluer dans cette ville incroyable.
    Votre article est merveilleux (comme tout le blog d’ailleurs), le temps d’une lecture, j’arpentais les rues de cette ville folle.

    Merci

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