Lille-Lens en TER, une heure de course

Parcours d’un paysage et relevé brut d’ambiances en s’efforçant de suspendre son jugement, parce qu’il n’y a jamais de « non-lieu ».

Train à étage au départ de la gare Lille-Flandres. Le damier du long bâtiment du Conseil régional et Eurallile 2, ses grues laissées sur la droite, on devine que les réserves foncières sautent les unes après les autres entre les rails et les voies rapides. Graffitis, transformateurs, broussailles… friche ou zone d’où émergent des cheminées d’usines. Une zone d’activité, justement, dit son nom, « Technicentre Nord-Pas-de-Calais ».

Porte Lille Saint-Sauveur. De l’habitat en bande, les jardins donnant sur les voies de chemin de fer. Ronchin. Des entrepôts, un Lidl, du vague.

Wattignies-Templemars. Avant d’arriver, un camp de gitans sis dans les champs. Au cœur de la friche poussent de petites villas, espacées d’abord, plus resserrées ensuite. À la gare, une publicité pour « La Taverne » est dressée sur une façade d’un bel orange vif avec liserés rouges. Des coquelicots parsèment le ballast. Les maisons caractéristiques des années 1950 se ressemblent et s’imitent tout en jouant de la distinction.

« Prochain arrêt : Seclin » dit la voix dans le train. Zone d’activité, soit quelques marchands de matériaux, des murs et du grillage hauts, des entrepôts. Transparait encore sur une façade le dessin du pignon d’une ancienne maison aujourd’hui démolie. De l’autre côté, des maisons neuves contemporaines ont été bâties en ossature bois. Le quai de Seclin est désolé. Le clocher de l’église fait seul repère, comme dans beaucoup de ces villages du Nord. Un petit bâtiment désaffecté se recouvre entièrement de végétation rampante-grimpante, la déprise économique laisse nombre d’espaces à conquérir.

Les pans cassés des toits de tuile se marient au gris du ciel pluvieux. Les maisons sont hautes. Du bois est coupé dans le jardin. Un tracteur passe la faux. Dans le paysage ouvert, les pilonnes des lignes à haute tension enjambent les champs. Des vaches normandes broutent à côté d’un ensemble postmoderne. On cultive beaucoup. Une zone d’activité — abord de ville implacable. Il y a des engins à hautes nacelles qui sont à vendre par centaines, pour changer les ampoules de quels réverbères ? Un vieux garage Citroën dit cette époque où toutes les usines Citroën étaient en France. Une cité jardin exhibe les pignons pointus de ses maisons assez joliment restaurées. « Nord Conseil Finance » est inscrit sur un petit kiosque qui aurait pu être à journaux, mais non. Quelques maisons anguleuses d’architecte jouxtent de médiocres pavillons au crépi rose. Sur le terrain de foot voisin, ce sont les dossards orange qui dominent cette phase de jeu. La végétation gagne à nouveau, puis c’est la forêt, les taillis surtout, car de hautes futaies guère.

« Prochain arrêt : Libercourt ». Une cité minière des années 1930-1940 présente en dessin de bois sur les pignons des arêtes de poisson bleues. Le café de la gare demeure rideaux obstinément baissés. De l’autre côté des voies, lui fait face « Le terminus », Bar-PMU aux encadrements de fenêtres peints en vert, lui aussi portes closes. Quelques bâtiments plus dignes en imposent, avec de la pierre de taille en base et des charpentes compliquées, le Centre de Santé par exemple, ou le « Point d’accès au droit ». Une sorte de petit château ouvrier doit être, selon toute vraisemblance, une crèche. Quelques voies de chemin de fer rouillent désaffectées là.

Au passage à niveau, des voitures de gendarmerie patientent. Une ferme ancienne, des hangars métalliques de couleur verte précèdent la plateforme logistique d’un transporteur qui affiche 59 quais de chargement. Une mosquée en bord de voie, avec un immense parking, croit être maquillée façon hacienda avec sa série d’arcades outrepassées. Tandis qu’un jardin kitch est tout fier d’un bel arbre artificiel à nichoirs. Fenêtres à l’encadrement blanc puis soudain les premiers terrils sur la droite, ceux d’Oignies, bien reconnaissables, où le dernier puits de mine du Nord-Pas-de-Calais a fermé, en 1990, et puis celui de Sainte-Henriette au loin, chapeau de fée.

Les grands lampadaires de la plateforme multimodale « Delta 3 » hérissent l’horizon. Des bouleaux, des tilleuls font paravent. Une petite maison jaune a brûlé. Misère. Le paysage agricole domine mais s’effiloche. Au loin, il y a un grand entrepôt DHL avec, encore, un rideau de tilleuls devant. Au loin, mais de l’autre côté, c’est la silhouette d’un chevalement rouge versé au patrimoine qui parade. On passe sur le canal à grand gabarit où croisent barges et péniches. Est-ce de l’orge ou du blé dans ces champs ? En tout cas, des silos bordent une rive du canal, un peu d’industrie aussi.

Brique plus claire, des maisons R+1 sont en sage alignement, une petite rue longe les voies derrière un garde-fou de béton. Un mur haut de bien deux mètres ceint le parc privé d’une riche résidence qui jouxte le quai de la gare de Dourges, laquelle a des jardinières et pots de fleurs suspendus en hauteur. Une belle chapelle de béton brut fait face.

Des moutons paissent. Une antenne relai, puis un terril à main gauche, un grand, et un deuxième, le train passe enfin sous la « rocade minière » et il y a une décharge sauvage en bord de voies. Les maisons sont en enfilade de tuiles brunes et de pignons blancs. « Il est interdit de traverser les voies ». Un bar isolé n’attend rien. Les maisons de la cité jardin sont à colombage bleu, encore. Une publicité « Shell » sur un mur précède l’arrêt à Hénin-Beaumont. « Buffet-Hôtel » et « Table d’hôte » sont inscrits en lettres capitales dans le béton de la façade. La gare est d’architecture régionale, ses frontons en escalier. Des jardins ouvriers, potagers et petites baraques pour les outils. Un garage abandonné. Un parking désertique, immense. Bleu et blanc joliment alternés en bandes sur la boulangerie. « Cabine N°1 », un poste d’observation qui donne sur les aiguillages.

Une cabane en panneaux de particules dans la forêt. « Je suis arrivée à Roubaix à 7 h, il caillait dehors. Et j’ai loupé mon bus. Dégoûtée. » Pavillons des classes populaires accédantes des années 1950. En face, une villa jaune avec portique en bois dans le jardin. « Établissements Cachart. Meubles-Cadeaux ». « Billy ambulances ». La petite entreprise. Le stade a des pilonnes d’éclairage turquoise. Champ de patates, puis un groupe scolaire, un cimetière et un terrain de foot : une anthologie de la périphérie. Une route longe le rail sur la gauche. Il pleut à verse gare de Billy-Montigny. Une grande halle manufacturière a sa verrière qui est partie en éclats. Des affiches pour les législatives sont encore collées sur les transfos.

Campagne qui n’en est pas, végétation anarchique, mais un chemin de randonnée vient pourtant en traverse. Un bois : de hauts bouleaux conquérants, des acacias, des saules, des érables. Tout est si vert ! La voie surplombe le village. Halte à Coron-de-Méricourt. Il n’y a rien que la friche derrière les barrières grillagées du quai. Le sol est nouvellement aménagé en stabilisé ocre. Un voyageur parle de majorettes et de « pom-pom girls » au téléphone en jouant de sa main droite avec des pièces de monnaies.

« Prochain arrêt : Pont-de-Sallaumines ». Un quartier d’habitat social neuf : petits collectifs au crépi jaune. « C’est oppressant, Lille, tu cours tout le temps. Elle dit, la fille, à sa voisine : Dans le métro, j’ai des excès de conscience. Je veux dire… Des moments, je m’arrête et me demande ce que je fais là. Dans le métro, en ville, je trouve, c’est oppressant, ce silence. » Talus herbeux et rideaux d’arbres viennent occulter le paysage. Un château d’eau plutôt taille basse. « Raccord T. Sallaumines » sur une enseigne. Une route négocie un virage. Une sorte de début de bocage avec un chemin forestier apparaît à gauche et les collines d’Artois sont en fond qui se détachent légèrement sur un ciel à la mine de plomb. Est-ce un talus ou un terril aplati ? À droite, une maison est en construction, frustes moellons. Un tag coloré prétend orner un pâle muret. De hautes et étroites maisons composent cette cité minière-ci. Des acacias en haie longent la voie de chemin de fer.

Sortie de Sallaumines, les maisons ont chacune un petit jardin. De l’autre côté des voies, il y a des serres immenses. Les toits qui coiffent un quartier neuf auquel l’architecte a voulu donner un semblant de style « contemporain » dépassent la frondaison des arbres.

« Lens Poste 2 ». Le train approche en gare de Lens. Cornouillers, acacias et ronces.  « Lens Poste 3 ». Quelques tags. Des TER de la Région Nord-Pas-de-Calais sont en stationnement long sur une dizaine de voies herbeuses. L’église se remarque en majesté au loin, sa nef est visible. Le bâtiment de verre bien haut, c’est le quadrilatère de la Caisse d’épargne. Un TGV entre en gare. Il pleut et la tour horloge de la gare Art déco en forme de locomotive affiche 11h. C’est dimanche.

***

Illustration par Will Argunas. Découvrez « Lens, vous voyez le tableau » : une fresque interactive et sonore. http://louvre-lens.arte.tv/fr/

Et lire Paysage Fer de François Bon

Bookmark and Share

Mots-clefs : , , , , ,

Aucun commentaire sur “Lille-Lens en TER, une heure de course”

Laisser un commentaire