La ville rangée est sans langage

L’actualité artistique d’Armelle Caron [1] nous invite à nous poser la question du langage de la ville.

Dans le travail de cette artiste, les «villes rangées», la déconstruction du plan tire la ville vers le fragment; et les relations, qui étaient des vides, s’effacent dans ce morcellement. L’opération soustrait ainsi à la ville sa forme. Inversement, dans une autre de ses productions, les «villes en creux», on ne retient que le tissu viaire, le maillage des espaces servants en fines toiles d’araignées. La topographie devient donc une incitation à la découpe. L’outil de lecture de la ville, son plan en deux dimensions, est désassemblé en modules célibataires. Ces derniers sont triés, rangés, assemblés en une simple typologie par taille. Une classification des espèces du foncier…

Dans ce processus, il est évident que le projet de rangement détruit la ville héritée, à savoir une certaine composition urbaine qui nous vient de ce que la ville est «un espace qui contient du temps» (Christian de Portzamparc). La morphologie de la ville est très largement contingente au regard des lois scientifiques d’un urbanisme de nature «orthopédique», qui a longtemps prétendu réformer un corps urbain «malade»: qu’on songe aussi bien à Cerdà, dont c’est l’anniversaire du plan d’extension de Barcelone, qu’à la Charte d’Athènes. La ville est un assemblage de particularismes de durées, certaines longues, d’autres courtes, toutes ces durées étant articulées dans un rythme changeant, selon notre vision ou notre ressenti culturel de la temporalité urbaine. C’est ainsi que des strates d’une même ville se superposent dans la mémoire urbaine, avec une dynamique d’exaltation plutôt que de stagnation: il en va de la vie de la ville, de son «allant» qu’incarnent les pratiques urbaines… de l’infini dans un espace fini.

«L’ancienne ville – l’ancienne vie – et la nouvelle se superposent dans mon esprit plutôt qu’elles ne se superposent dans le temps: il s’établit de l’une à l’autre une circulation intemporelle qui libère le souvenir de toute mélancolie et de toute pesanteur; le sentiment d’une référence décrochée de la durée projette vers l’avant et amalgame au présent les images du passé au lieu de tirer l’esprit en arrière.» [2]

Les «villes rangées» nous interpellent dans notre lecture commune du plan de ville. Car l’ordre qu’elles exhibent, créé par la pensée classificatoire et analytique, se révèle étonnamment pauvre. Nous nous rendons compte alors que c’est depuis un désordre fondamental que la ville nous parle. En cherchant un ordre caché en elle, nous perdons son langage. On peut ici recourir à des concepts issus de la linguistique. Chez Hjelmslev, la signification est constituée par la relation (R) entre le plan de l’Expression (E) et le plan du Contenu (C). Ce schéma [ERC] s’applique à l’espace urbain, dont la désignation ne va pas de soi. Nous avons dans le plan de l’Expression les lois d’articulation et les propriétés physiques du signifiant; et nous retrouvons dans le plan du Contenu tous les effets des signifiés et de leur organisation formelle. S’il y a quelque chose comme un «langage de la ville», qui soit porteur de significations multiples, c’est bien parce que, de la temporalité déroulée dans sa syntaxe ou sa trame jusqu’aux machines isolées de l’architecture et au petit bout de réclame lessivé sur un pan de façade, la relation entre l’Expression et le Contenu est vivante pour des hommes, dans le rapport de ces derniers à l’espace urbain. Mais l’opération de la «ville rangée» ne retient de la ville que le plan du Contenu. En ce sens, nous n’avons plus que du signifié mort, qui n’est plus mis en relation avec les logiques de forme et de substance qui appartiennent au plan de l’Expression, et par lesquelles nous accédons au langage de la ville.

En ce sens, les propos d’Armelle Caron sur la création «d’anagrammes graphiques» prêtent à confusion: on ne fait pas un texte avec ces parcelles rangées, car on ne dispose plus alors que de la physicalité de la langue urbaine, sans expression. Les «villes rangées» sont de la langue sans langage. L’artiste aurait pu apporter une nouvelle détermination signifiante à sa stéréotomie en deux dimensions, par exemple en reprenant ses agencements, mais à l’intérieur de quartiers, en prenant en compte une échelle spatiale ou sociale nouvelle (quartiers en bord de fleuve, quartiers d’habitat majoritairement social contre quartiers huppés, etc.). En définissant ainsi de nouveaux ordres de classement, nous garderions peut-être quelque souvenance du langage de la ville. Mais la démonstration serait sensiblement la même en ce qui concerne l’architecture et l’urbanisme: la ville résumée à une grammaire non incarnée dans la parole ne révèle plus aux hommes qui la vivent la prégnance du désordre et de la temporalité. Et parce que l’homme est un être pour le langage, et pas simplement «dans la langue», un espace urbain ainsi épuré ne peut plus lui fournir ces occasions renouvelées de vivre et d’expérimenter la cohésion psychique et physiologique de la ville.

«Des rythmes et des durées différentes caractérisent aussi des éléments de la structure matérielle des villes; voies, parcellaire, bâti paraissent appartenir à un même système et donc exprimer les attentes d’une même époque. Mais la dissociation, sous certaines conditions, a des chances de s’opérer. La trame résiste le mieux même quand elle ne répond plus tout à fait aux exigences de la modernité. Le parcellaire n’est pas une donnée figée, même si les tracés généraux persistent: les parcelles sont agrégées, regroupées ou subdivisées et changent d’usage. Les édifices subissent davantage les modifications, transformations, processus de démolition/reconstruction, au gré des calculs du marché et des stratégies patrimoniales. (…) Dans le domaine du parcellaire, on ne peut considérer que la forme, en quelque sorte, contraigne par elle seule à la durée. Mais elle réunit tout un système fait d’usages, de propriétés, d’investissements inscrits dans la pierre, ou plus modestement dans les moellons, coordonné par des représentations. Un degré de cohérence remarquable.» [3]

La dernière partie du travail d’Armelle Caron, qui consiste à créer des ateliers où l’on s’efforce de composer une nouvelle ville avec des pièces en bois découpé, montre combien il est difficile, voire impossible, de retrouver un plan de l’Expression de la ville en procédant à partir du Contenu. Le puzzle résiste, et rien de ce qui pourrait être la forme d’une ville ne s’exhausse des parcelles discontinues. Les formes et les temps du langage de la ville seront à jamais perdus.

***

[1] L’exposition «Fragmentations urbaines» se déroule à la Galerie 64bis jusqu’au 16 juillet. / 64 bis avenue de New York, 75016 Paris

Armelle Caron a aussi des œuvres (Istanbul notamment) exposées dans le cadre de Archi & BD, à la Cité de l’architecture. Durant tout le temps de la manifestation, elle a aussi conçu un atelier pour les 6-12 ans où il s’agira de remodeler une ville nouvelle à partir des 3500 pièces de bois issues de la découpe du plan de Paris.

[2] Julien Gracq, «La forme d’une ville», J. Corti, 1985.

[3] Marcel Roncayolo, «Lectures de villes. Formes et temps», Parenthèses, 2002.

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19 commentaires sur “La ville rangée est sans langage”

  • Jérôme dit :

    Très intéressant.
    Même si sur la question, je pense qu’il faut absolument se débarrasser de Saussure et Hjelmslev pour aller voir ce que disent Deleuze et Guattari à propos des signes non-représentationnels, des mots d’ordre, etc. Et évidemment utiliser Peirce.
    C’est bien parce qu’il n’y a ni signifié ni signifiant que quelque chose comme une ville ou une partie d’espace peut faire sens. Mais bon, ce débat est bien trop vaste !
    En revanche, je me demandais si on ne pouvait pas trouver un écho pour le travail de cette artiste dans les notions de pattern et d’imageability de K. Lynch…

  • Matthieu Duperrex dit :

    Désaccord entier et total, mais ça fait du bien. Je placerais volontiers Lynch aussi du côté du « récit », et pas simplement du côté de la désignation symbolique. Pour le reste, la sémiologie urbaine n’a certes pas fait de grands pas depuis que Greimas s’y est attelé (et Panerai et Castex côté urbanisme), mais alors, invoquer Deleuze et Guattari comme étant utiles et opératoires en ce domaine me paraît illusoire. À bien y regarder, je n’ai pas trouvé que Peirce nous invitait à nous débarrasser de Saussure, à moins de tomber dans une mystique phénoménologique et vitaliste… comme Deleuze. Il n’y a pas de concurrence entre Peirce et Saussure: ces pensées n’ont pas le même objet, elles ne se situent pas au même niveau d’intelligibilité du signe, et elles convergent au contraire dans une théorie générale de la « référence ».

  • Jérôme dit :

    Ah ah !
    Je ne peux rien sauver chez Saussure, mais je suis du genre à ne (presque) rien sauver chez Lévy-Strauss non plus.

    Quant à l’association Deleuze/mysticisme, je ne vais pas la commenter, j’en aurais pour des heures et il y a incommensurabilité des paradigmes comme dirait l’autre, c’est inutile.
    Surtout que je tiens moins à l’auteur en question qu’à l’anti-structuralisme et à l’obligation de ne jamais décrocher du plan d’immanence…

  • Matthieu Duperrex dit :

    Ah Ah derechef! Car on ne va pas continuer longtemps à se demander « d’où tu parles? » Tu casses le suspense… D’ailleurs, « paradigme », c’est pas un peu suspect de structuralisme?
    Oui, j’appartiens à ces structuralo-dinosaures nourris au plus jeune âge au méchant grain althusserien. Il y a tant de belles choses dans les théories du signe qu’on peut très bien, c’est sûr, se passer de Saussure à défaut de l’enterrer. Et puis, on peut très bien dérouler les significations multiples de la ville sans passer par la linguistique (c’est justement le propos des textes ici publiés et des tiens, a fortiori).
    Quant à Deleuze, en dépit de son immensité dans la pensée française, il faut lui appliquer un bon précepte latourien: il n’y a pas que les mots « vedettes » d’un philosophe qui disent ce qu’il pense, il y a son « faire », la façon dont il écrit et propage sa pensée en transaction avec un système d’objets familiers. Son « plan d’immanence » est d’après moi une hypocrisie intellectuelle: il suffit de voir comment il écrit ses livres de commentaire philosophique (sur Nietzsche, Hume, Spinoza, Kant) et façonne ses concepts pour comprendre qu’il était le premier à ne pas y croire. Le malheur de ce siècle est qu’il est deleuzien. C’est une des prophéties de Foucault dont je me serais bien passé.

  • karl dit :

    Elle utilise un système, elle place les blocs selon des lignes. C’est bien sûr un système qui semble pauvre mais qui a sa propre logique. Elle écrit bien quelque chose elle nous montre une ville. D’ailleurs on le voit très bien avec New-York qui crée une ville ennuyeuse et régulière de blocs uniformes. Alors que dans les représentations de Mark Hofko de rues centrées la ville devient étoiles brouillonnes. Il y a une unité révélée dans un cas, une expression d’une grammaire particulière.

    J’en touche deux mots sur La Grange avec d’autres explorateurs de motifs.

    En tout cas cet article m’a fait découvrir Armelle Caron.

  • LENDROIT dit :

    le travail d’Armelle Caron est édité par les éditions LENDROIT avec un poster intitulé « le monde rangé » et très prochainement « Paris rangé » en format 70 x 100 cm. Le site de l’éditeur http://www.lendroit.org

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