Un Wire Tour à Baltimore

Baltimore est une ville qui vibre fort. Elle est hantée par une forme d’inconscient collectif qui habite également la série The Wire. Si Baltimore pue la gentrification, comme trop de villes aujourd’hui, y chercher l’expérience d’une matérialisation de la fiction policière vous expose à un sérieux retour du refoulé urbain. Bienvenue dans le paradoxe d’un safari touristique expérimental…

À bien y réfléchir, je me demande ce que je venais chercher à Baltimore.

Proche de la capitale de l’Empire, cette possibilité de faire un saut dans la ville d’Edgar Allan Poe, de Frank Zappa, de Babe Ruth et de Lloyd Banks [1] me faisait sourire. Mais la G-Unit, s’est créée à New York, tout come Ruth est allé finir ses records de baseball chez les Yankees. Alors quoi ? Que reste-t-il à Baltimore pour des yeux frenchies pas fascinés pour deux sous par le rêve américain et ses colifichets ?

Eh bien il reste des individus-personnages en perdition, des McNulty, Bunk, Stringer Bell, Barksdale, Stanfield ; des rues, des couleurs de goudrons et de portes abimées, la sonorité d’un accent et le goût salé du froid de ses docks. Il reste ce décor [2] (voire une « illustration » cinématographique de l’actor network theory) que David Simon et Ed Burns ont imprimé dans nos yeux de spectateurs avec leur série balzacienne, The Wire. C’est peut être cela que je venais chercher ici en fait, un peu honteux à l’idée de faire une sorte de pèlerinage, mais persuadé que j’y verrais les cicatrices des mutations urbaines, lambeaux ou fragments de l’Amérique contemporaine…[3] Puis Urbain, trop urbain m’a filé un tuyau pour un compliqué Wire Tour dans Baltimore ; et m’a mis encore plus l’eau à la bouche en m’envoyant un article traitant de gangs sévissant dans la ville en utilisant la roue arrière de leur motocross… Il « fallait » donc que je me mette le nez au vent pour renifler cette ville, parce que j’en avais envie et que je l’avais imaginée au fil des quelques 5 saisons et 60 épisodes que compte cette formidable saga. L’idée de me pointer sur les lieux-images de dissection d’une ville me plaisait aussi. Car The Wire c’est surtout cela, une histoire dont une ville désaccordée est l’héroïne.

Je me lançai donc dans un long tour de voiture entre les quatre points cardinaux de cette ville, qui était la seconde plus peuplée des États Unis en 1850 et qui se perd désormais entre chômage, pauvreté et écroulement des industries sidérurgiques. Voici donc une chronique-inventaire d’un tour de voiture dans une ville où, pour reprendre les mots de Jean-Marie Samocki dans l’excellent The Wire Reconstitution collective [4], « l’idée même d’un centre est contestée […], où les créateurs de The Wire étudient le fonctionnement des institutions et des groupes sociaux comme des systèmes mais [où] pour chacun d’entre eux le centre est difficile à localiser, indiscernable, mouvant, que cela soit au sein des docks ou parmi les trafiquants. Il est sans cesse soumis à des conflits ou à des interactions qui toujours modifient un peu l’équilibre global ».

*

*

Après avoir peiné pendant plus d’une heure à entrer les coordonnées GPS de quelques-uns des 54 lieux de tournage de la série recensés ici, je tourne enfin la clé d’une voiture de location immatriculée dans le Kentucky et me lance à l’assaut du safari… Rapidement, je comprends qu’il s’agit peut être un peu de ça justement, d’une forme de « ghetto tourism tour »… Même si l’autoradio n’arrête pas de cracher que c’est aujourd’hui l’anniversaire de Beyonce et que donc, nous devons sauter de joie, nous égosiller en poussant le son à fond, la sensation d’être considéré comme un visiteur de zoo me gène dès que j’approche des abords du West Side. Les quartiers Ouest de B-More sont une pure « ZSP » (Zone de Sécurité Prioritaire), selon la nouvelle terminologie de la place Beauvau… ça deale fort au coin de rue, la population est noire de fond en comble, les marches des escaliers des maisons basses sont squattées par des baggies, du sweatshirt XXL et des couettes toutes différentes les unes des autres. Je passe par le pit de D’Angelo (son corner), ces fameuses « Terraces » qui ont inspiré le territoire des Barksdale & Co. En vérité, il s’agit de Mc Culloh Homes. Le sofa sur lequel squattait Bodie & Poot, surveillé de près par Kima, Herc & Carver, a disparu ; il reste peut-être des capsules de drogues aux noms exotiques et changeants sur le sol, mais je ne me lance pas dans la randonnée. Je sens que ce n’est pas vraiment ma place ici. Les gens me dévisagent un peu et l’idée de dégainer mon appareil photo ne m’enchante pas. Reste que les caddies et les zombies défoncés aux drogues chimiques hantent les rues. Tableau « dickensien » époque moderne pour reprendre les termes des éditeurs du Baltimore Sun de la saison 5… Je ralentis la vitesse de la voiture pour cruiser lentement sur Pennsylvania Avenue alors que Billie Holiday entame un God Bless The Child dans mon autoradio. Approprié… La zone ne correspond quand même pas Hamsterdam ; je croise autant de junkies qu’un jeudi soir sur la place Stalingrad à Paris. Pas de quoi en faire un plat, mais bon, je ne suis pas chez moi, alors je ne fais pas le malin non plus.

Il me semble que les quartiers ouest de Baltimore correspondent à l’image qu’on peut s’en faire en visionnant la série : c’est pauvre, ça sent fort la misère et l’abandon. D’ailleurs la première chose devant laquelle je passe en pénétrant le West Side est la soupe populaire où travaille Bubbles dans la saison 5. Beaucoup de portes sont scellées avec des plaques de contreplaqué. Je frémis à l’idée de savoir ce qu’il y a derrière, repensant à la spécialité de Snoop et Chris Partlow… Je file donc me planquer du côté de Carlton C. Douglas Funeral Services, le QG de la mafia Barksdale une fois le club de strip-tease de la saison 1 abandonné…

Juste après les pompes funèbres, on tombe sur la Tilghman Middle School, lieu d’expérimentation de Prezbo, de Colvin et du sociologue de l’Université John Hopkins dans la saison 4. C’est désormais une école Montessori selon les indications du WikiTravel Wire Tour. Pas de Duke, de Michael, ni de Wee Bey junior à la sortie des classes. Je m’arrête pourtant : c’est chouette, une sortie de classe dans un pays étranger au nôtre, puis c’est drôle de se rendre compte à quel point nos imaginaires cinématographiques sont habités par des tonnes de petits objets issus des plus basses couches de l’American way of life (gros gobelets en plastiques rouge — intérieur blanc, cabanes à hot dog, forme des bouteilles de jus de fruits, bouches d’égouts qui fument, sonorité des sirènes de la police et des pompiers, etc.). Les enfants de Tilghman portent tous des polos. Des uniformes peut-être moins clichés que ceux des écoliers anglais… Pourtant je les connais, je les ai déjà vu dans des films, des séries, des clips musicaux ! Les élèves ont ces polo dans la quatrième saison, de différentes couleurs selon leur section ; d’ailleurs, Randy Wagstaff se sert de ces couleurs et de plusieurs couches de ces tee-shirts pour se déguiser en élève de différentes années et évoluer au gré des pauses, ce qui facilite son business de bonbons qu’il étend ainsi à toutes les classes d’âge de l’école. Pas de photo, je risquerais de m’exposer à des poursuites judiciaires, nous savons à quel point les gens sont sensibles à ce type d’actes désormais… Pourtant voilà quelque chose que j’aimerais rapporter avec moi, un polo de collégien et toute sa charge de signification, son rôle d’actant dans le « réseau » Tilghman Middle School et plus largement — du système scolaire américain. Une caméra de surveillance de la police de Baltimore flotte en face de l’entrée de l’école. J’en verrai plusieurs pendant mon tour en voiture. Les mêmes que dans la série, le même slogan, la même envie de jeter des pierres dessus… Baltimore Police 24-7 Believe, drôle de slogan face à une école, et adossé à une technique de surveillance des citoyens d’une ville. C’est en revanche toujours plus poli qu’un Orwellien « Big Brother is watching you »…

Je dois fantasmer quelque chose de cette ville, comme j’ai fantasmé, fantasme et fantasmerai beaucoup d’autres cités. Il commence à pleuvoir sur North Avenue et quelque chose de flou, d’impalpable et d’indéfini flotte durant cette déambulation automobile. Baltimore joue aux montagnes russes quant à la perception que l’on peut en avoir ; elle fait évoluer nos chimères de spectateurs au fur et à mesure que l’on visite les artères qui l’irriguent. Je suis ici dans le North Central et glisse du West au East Side, deux formes de business de dope, deux districts policiers que j’ai l’impression de connaître. Barksdale, Prop Joe ; deux équipes de basket, des derbys annuels autour d’un playground, des commissariats aussi bordéliques les uns que les autres… Les strates de cette ville mise sur écoute par Simon et Burns me fascinent à n’en pas douter… Je passe à côté du Cimetière de Greenmount, là où, lors des obsèques de D’Angelo, Proposition Joe et Stringer Bell ont mis au point leur « arrangement ». Il est trop tard pour rentrer en voiture dans le cimetière (oui, oui, c’est possible) : je file donc vers l’Est pour voir ce qu’il reste de Hamsterdam. À un feu rouge, un noir est en train de fumer une cigarette – peu de gens fument aux États Unis –, son visage est sombre comme celui d’Omar Little mais pas scarifiée tout du long. Le feu passe au vert, je lui lance vitres fermées un « Ehhh Yo ! East Side I’m coming Yo !… ».

L’Est ressemble à l’Ouest. Je traine sur Bond Street, lieu où apparemment a été tourné une bonne partie de la saga (et même des scènes censées se dérouler dans le wild wild west). Au coin d’une rue, j’aperçois le Marlo’s hangout et son corner bétonné qui ressemble à un skatepark ou à un terrain de basket. J’ai presque envie de descendre en contrebas pour voir si il y est mais la pluie a raison de ma témérité. (Puis, encore une fois, on m’a bien recommandé de ne pas faire le malin et de ne pas trop jouer aux « aventuriers » dans cette partie de la ville.) Toujours pas de traces d’un quelconque gang à montures motocross. Plus loin, encore des maisons vides et murées par des plaques de bois. J’ai noté sur un carnet que c’est ici qu’ils imaginaient et tournaient Hamsterdam. C’est fidèle aux images : très peu de personnes, excepté une qui boite et qui n’a pas l’air d’être très fraîche… Elle check façon hip-hop un grand bonhomme avec des dreads locks assez longues. Elle regarde ensuite ce qu’elle a dans la main. Je me mets à transpirer en me disant que je viens peut être de voir un deal en direct et que ce qu’elle a entre ses cinq doigts, c’est ce qui va finir dans ses veines tantôt… J’appuie sur la pédale de droite et pousse la voiture plus loin, je ne suis pas aussi courageux que Philippe Bourgois

En route vers les docks et le port de Baltimore. On doit emprunter un tunnel payant pour arriver au port. En sortant, il faut prendre la route qui surplombe un peu la zone maritime industrielle. J’essaie de prendre des photos. Difficile de conduire, de reluquer les grues, tous ces cargos et de prendre des photos bras tendus vers la droite en même temps… Grosse déception au bout de la route : l’accès aux docks est contrôlé, pas moyen d’aller se perdre au milieu des conteneurs comme faisaient Beadie avec ses rondes en voiture de police, walkman sur les oreilles. L’endroit s’appelle le Seagirt Marine Terminal, on voit tout de même au loin les montagnes de conteneurs ; objets qui font commencer la saison 2 avec l’histoire des filles retrouvées mortes asphyxiées. Encore une fois un objet-acteur qui compte. D’ailleurs c’est ce que martèle Lester Freamon de façon récurrente : All the pieces matter

L’interdiction d’entrer aux docks était prévisible, je m’en vais donc dans le quartier résidentiel de Locust Point, le lieu de résidence de la famille Sobotka. Au loin, l’immense silos à grain qui inquiète et menace tant les dockers. Apparemment le coin est aussi celui où se trouve le diner d’où le Grec mène ses affaires dans la deuxième saison et où Marlo va lui proposer son argent sale dans la cinquième. Il ne pleut plus. Je continue la route jusqu’à Federal Hill Park pour sortir enfin de la caisse et me dégourdir les jambes dans ce parc où Carcetti aimait venir faire le vide lors de sa campagne.

Au loin, Tide Point et un grand bâtiment sur lequel est inscrit « Under Armour ». Cette marque de sportswear peu distribuée en France est basée ici, comme Nike l’est à Portland et Filson à Seattle. J’en ai marre de la voiture et mon ventre me crie qu’il veut goûter à la spécialité gastronomique locale, j’ai nommé le crabcake. Je gare la voiture et me ballade sur Thames Street à la recherche d’un rade. Il fait chaud et humide, on est aux abords du port, en face de l’industriel. Les gens font du footing, des amoureux s’embrassent au bout d’un quai à bateaux de plaisance… Deux hôtesses de la marque de vodka Stoli m’arrêtent devant un bar pour me demander si je veux tester leur nouveau produit dans des petits shooter. À l’écoute de mon accent elles me demandent si je suis français. L’affirmative leur fait pousser de petits cris charmants dans leurs robes rouges trop moulantes. C’est apparemment awesome et great d’être de chez nous, mais strange de vouloir visiter Baltimore…

-It’s because of The Wire, I’m a fan.

-Oh really ? I’ve never seen that, is it good ?

-It is, you should watch it…

Épilogue

Le lendemain matin, je me lève avec une légère gueule de bois mais avec une terrible envie de manger à nouveau du crabcake. Mon périple de « matérialisation de la fiction » s’achève au Lexington Market où je trouve les meilleurs gâteaux de crabe de Baltimore selon la légende des guides de voyage et des panneaux publicitaires de la dite boutique (Faidley’s). Je croyais que c’était dans ce marché que les gamins de McNulty avaient un jour pris en filature Stringer Bell. Je me suis trompé, c’était juste après Chester Street au Northeastern Market. Je cherche à acheter une casquette des Baltimore Orioles, pour cacher un vilain mal de tête. À croire que je n’encaisse pas les pintes de bière comme Bunk et McNulty… La veille, j’ai fini dans un pub où des gens jouaient de la musique irlandaise du même genre que celle qu’écoutent et chantent les policiers de The Wire lorsqu’ils rendent un hommage imbibé à un camarade policier d’origine irlandaise décédé subitement. J’ai dû me sentir proche des personnages de la série pendant un instant, en tout cas je me suis confronté à l’espace de référence, imaginaire ou réel de Simon et Burns. J’ai creusé leur mise en « places » de la fiction créée dans cette ville. The Wire fonctionne comme un appareil de localisation des blessures socio-géographiques de l’Amérique. Treme lui emboitera le pas de façon encore plus édifiante peut-être avec la Nouvelle Orléans comme terrain de jeu Vivement un trip à NOLA.

***

[1] Si, si, Banks a passé les 6 premières années de sa vie à B-More…

[2] Décor qui servit également à plusieurs films (situés et réalisés à Baltimore) dont Le Silence des agneaux, L’Armée des 12 singes, Ennemi d’État, Piège de feu, Die Hard 4 : Retour en enfer, La somme de toutes les peurs.

[3] Cf. The Corner et les articles de Rémy Carras à propos de NOLA et de Treme, deuxième incursion de Simon dans les recompositions d’une ville.

[4] Burdeau E., Vieillecazes N. (dir.), 2011, The Wire, Reconstitution Collective, Les Prairies ordinaires / Capricci, Paris, 166 p.

*

Bookmark and Share

Mots-clefs : , , , ,

3 commentaires sur “Un Wire Tour à Baltimore”

  • Réginald Bubbles dit :

    Magnifique article, pour une étude qui en valait vraiment la peine. Je pense que cette plongée dans Baltimore, c’est un peu le fantasme de tous les fans de la série!!! C’est marrant de voir que cette série n’est pas connu par la plupart des habitants…
    Félicitation pour votre courage et finesse d’analyse!!

  • François Huguet dit :

    Et bien merci beaucoup cher Bubs! ça va mieux toi, toujours vendeur de journaux pour le Sun Baltimore? la relation avec ta sœur s’est améliorée?…

Laisser un commentaire