Le manoir revisité par Rem Koolhaas


Construite en 1998, la maison Lemoine, à Floirac, est une noble villa de 500 m2 sise sur des coteaux dominant Bordeaux. Déjà inscrite à l’inventaire supplémentaire des Monuments historiques (2002), actuellement en procédure de classement, cette maison est un pur joyau de l’architecture de la fin du vingtième siècle.

La famille Lemoine commence à réfléchir au projet avec Rem Koolhaas dans les années 1992-1993, et ce n’est que plus tard que le père de famille est victime d’un accident de voiture qui le rend tétraplégique. Cette donnée infléchit de façon décisive la proposition architecturale : trois « maisons » superposées, trois parties qui ont des ambiances et une mise en œuvre architecturale qui est à chaque fois très différente.

En équilibre instable

La scénographie de l’accès, cette façon de ménager un suspense par la morphologie du site naturel, fait penser à des stratagèmes analogues adoptés par F. L. Wright.

Traversant une campagne privative de quelque 11 ha, le chemin emprunte un coude à 90° pour déboucher sur un promontoire boisé. La maison est positionnée en surplomb de la Garonne et de la ville de Bordeaux, prises pour spectacle de cette retraite bourgeoise. Koolhaas a travaillé dans le détail cette position, pas totalement dans la pente, légèrement en retrait, à la limite d’une sorte de petite colline. Elle est posée en équilibre instable. Cette notion d’équilibre et d’entre-deux revient constamment, comme un leitmotiv du parti architectural.

L’ingénierie de Cecil Balmond y est pour beaucoup. En termes techniques, un soubassement est creusé dans la terre et dans la roche, tandis qu’un énorme volume opaque – en fait, une énorme double coque de béton – se tient comme en suspension dans les airs L’idée est d’arriver à dématérialiser le centre en brouillant les repères de lecture de cette structure. L’espace chambre, ce lourd volume de béton percé de hublots, tient donc un premier point porteur avec la cage d’escalier de la partie enfants, plaquée inox pour se faire oublier visuellement.

Deux autres points porteurs sont l’un à l’intérieur, l’autre à l’extérieur : c’est un portique qui traverse le séjour dans sa largeur. Mais, étant donné le décentrement de la cage d’escalier, la boîte en béton est en déséquilibre. Ainsi, ce qui ramène l’espace vécu à une station sereine, c’est une grande poutre en acier qui reçoit un tirant tendu par un poids de quarante tonnes, lequel est enfoui dans les fondations.

Un concept architectural à l’ingénierie diabolique :

Un dimensionnement évolutif des plans

Clé d’une architecture conçue comme une énigme, la pièce qui permettait à M. Lemoine de vivre de manière libre dans cette maison… Il s’agit d’une plateforme sur vérin hydraulique qui se déplace sur les trois niveaux. Elle est complémentaire d’un énorme mur-bibliothèque en polyester et verre, qui permet de loger tous les éléments nécessaires à la vie du maître de maison : dans la partie chambre, des vêtements et des effets personnels, au niveau du séjour des livres et, en partie basse, des bouteilles de vin et des éléments liés à la vie domestique. Le fait que la plateforme « circule » verticalement dans la maison en modifie constamment le plan. À quoi s’associe une ambiance très particulière. Il y a en effet dans le toit de la villa un grand éclairage zénithal, équivalent à la surface de la plateforme. Selon la position de cette dernière, la luminosité des espaces intérieurs varie. La cuisine, par exemple, orientée plein nord, reçoit la lumière indirecte du sud lorsque la plateforme est à son niveau.

Matthieu Duperrex

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