Berlin, pour une archéologie urbaine

Le sentiment que l’histoire est à double fond saisit le visiteur qui découvre Berlin aujourd’hui. Ou du moins admettra-t-il sans mal que Berlin déclenche dans la fibre européenne une sorte de nostalgie inversée, parce qu’à l’endroit d’un récit qui n’a pas eu lieu.[1]

Non pas que l’Europe ait été spoliée de son destin ‘naturel’. Mais plutôt que quelque chose comme l’histoire s’est passé à côté d’elle, malgré elle et pourtant en elle.

C’est pourquoi l’Europe qui s’est depuis élargie à l’Est découvre, bien qu’elle s’en défende parfois, le double fond de ses dépendances qu’une longue amnésie avait fait disparaître du champ de sa conscience de soi. La crise de la conscience européenne n’est certes pas nouvelle. C’est même pour ainsi dire une marque de fabrique : la philosophie, ce récit de l’identité en exode d’elle-même, n’est pas née en Europe pour rien.

Curieusement, l’Orient a toujours été dans la pensée européenne le nom de l’autre dans le face à face duquel elle pouvait mieux se retrouver, quoique de façon précaire (lorsque la pensée était honnête). Porter le regard vers l’Orient, cela a donc pu signifier se confronter à l’altérité irréductible et en même temps recouvrer une identité qui faisait défaut. Dès lors, les pires moments de l’histoire européenne furent justement ceux où cette dimension duale et contradictoire a été volontairement aplatie et repliée sur une identité sans manque ni altérité à soi. D’où ce récit qui n’a pas eu lieu et qui est resté longuement en creux de la construction européenne, comme un double fond. D’où le travail d’archéologie immanent à cette construction qui devrait toujours être recommencé.

Je crois que le Berlin qui s’est mis en scène sous nos yeux cette dernière décennie est peut-être la meilleure traduction urbanistique de l’Union européenne. Berlin métaphore. Et cela débute par l’évidence immédiate que la ville « réunifiée » dans le quotidien triste de son ciel gris ne célèbre pas des retrouvailles, mais la noce d’un couple qui s’est promis d’avance l’infidélité. Berlin sans l’un. La notion géographique de territoire urbain est bien malaisée à fonder dans cette capitale, tant il y a de ruptures dans le tissu de la ville.

Par la force des choses, les infrastructures : égouts, électricité et gaz, transports, voiries, ont été développées indépendamment (fait notable : les agents qui assurent l’entretien et le fonctionnement de ces infrastructures municipales et/ou fédérales n’ont pas encore le même régime social à Berlin-Est et à Berlin-Ouest). Mais les réseaux sont bien là aujourd’hui, très efficacement présents même, pour assurer une circulation optimale digne de l’Europe des libertés.

Le Ring, cette enceinte ferroviaire de la ville du milieu, est – comme son nom l’indique – l’anneau de mariage de l’Est et de l’Ouest. Sa circularité abolit fictivement toute cardinalité. Mais cette unité géométrique est aussitôt contredite : il n’y a pas de centre. Le centre ville, ce point de ralliement caractéristique de tous les cosmopolitismes européens (Rome, Paris, Vienne), est inassignable. Dire qu’il est inassignable à Berlin ne signifie pas qu’il n’existe pas, comme dans les villes américaines. Cela veut dire que l’assigner pose problème. Cela signifie que politiquement les responsables allemands nourrissent une hésitation légitime pour ce qui est de trancher la question du centre sans diviser les consciences. C’est peut-être que le proverbial consensus de Bonn a du mal à trouver ses marques dans la nouvelle capitale.

Les berlinois ont un mot : Kopfmauer, le mur dans le crâne. [2] On déplore que les anniversaires de la chute du Mur se passent dans l’indifférence à peu près complète, ou dans de la basse appropriation politique. La grande commémoration du dixième anniversaire avait déjà été un fiasco. La fête fût boudée par les berlinois de l’Est pour cette raison que leur aspiration à la liberté avait été gommée par la « victoire » des valeurs de l’Ouest. Au même moment gagnait en diffusion le marketing idiot mais révélateur de lOstalgie. La nostalgie de l’Est, en étoiles rouges ou tee-shirts DDR et en Trabans colorées, exprime assez bien un défaut de subjectivation sublimé dans le monnayage marchand de pseudo symboles d’appartenance. À la décharge des responsables de la République Fédérale et du Lander, on conçoit aisément que la transaction réelle avec l’histoire relève à Berlin de la gageure. La politique d’aménagement de la ville est toute en distorsions entre le devoir historique de réunification, la création de lieux de mémoire et l’abandon à elles-mêmes de zones entières de Berlin-Est (Treptow par exemple). Là, ces Mietskasernen [3] du vingtième siècle , ces forêts d’immeubles bâties en ‘WBS 70’ opposent leur désarroi sublime aux tentatives de création d’un modern style de la réunification. Il y a un insidieux problème d’archéologie de ce vingtième siècle – lequel ne parvient toujours pas à devenir, comme l’art selon Hegel, « une chose du passé » -, puisque chaque nouvel édifice public à Berlin voudrait relever de la tabula rasa tout en se référant par dénégation aux traces laissées par la séparation.

En 1991, le Parlement allemand prend la décision courageuse de transférer le siège du gouvernement fédéral à Berlin, qui devient alors la capitale d’une Allemagne réunifiée. Ce fut la pierre de fondation du plus grand chantier que la ville ait connu depuis la lente reconstruction des années d’après guerre. Mais la différence essentielle consiste en ce que la ville de gravats filmée par Rossellini en 1948 dans Allemagne, année zéro était à présent comme surlignée par un effondrement en verticale. Abstraction faite des no man’s land – qui eux aussi sont des constructions –, le Mur avait produit deux prises en charge urbanistiques de l’histoire. Toutes deux subsistent dans leurs oppositions caricaturales. La Staline Allee (1952), hymne aux défilés de travailleurs et le quartier Hansaviertel (1957), destiné à l’aménagement bourgeois des loisirs sont des traductions exemplaires des deux façons de pratiquer l’oubli. Seulement, aujourd’hui on se refuse à accorder une importance à ce qui ne peut relever de la stratégie européenne de muséification de l’espace urbain : comment faire de l’oubli (même volontaire) un patrimoine ? Alors l’oubli solidifié de l’autre (les allemands d’avant et ceux d’en face : c’est bien de cela qu’il s’agissait) demeure comme de la poussière en suspension, attendant ses archéologues.

« Wir sind ein Volk! », « Nous sommes un seul peuple! » : c’était à la Porte de Brandebourg, le Mur se fissurait, l’Allemagne devait se retrouver. Le Band des Bundes[4], du point de vue politique, ou la Potsdamer Platz, d’un point de vue commercial matérialisent à présent dans le béton un rêve partagé d’unité (ou serait-ce un rêve d’unité partagé ?). Mais en remontant Unter den Linden on n’a pu manquer jusqu’à une date récente les herses qui entouraient le Palast der Republik, le Palais de la République où se rencontraient les amoureux de RDA, où il leur était permis peut-être d’oublier. Le Palast a attendu un désamiantage ou une démolition. Puis, à force d’attendre, on l’a démoli, il est parti en morceaux par la rivière Spree.

Quand elle n’est pas figée dans la poussière au point d’étouffer, l’unité est traversée du ressentiment des humiliés. Le mot qui convient à cet état d’humiliation que contient, en double fond, la réunification et dont on aurait tort de ne pas faire l’archéologie urbaine, – ce mot n’est pas allemand. C’est Kundera qui nous l’a révélé : « Litost est un mot tchèque intraduisible en d’autres langues. Sa première syllabe, qui se prononce longue et accentuée, rappelle la plainte d’un chien abandonné. Pour le sens de ce mot je cherche vainement un équivalent dans d’autres langues, bien que j’ai peine à imaginer qu’on puisse comprendre l’âme humaine sans lui. (…) La litost est un état tourmentant né du spectacle de notre propre misère soudainement découverte ».[5]

Consulter le toujours très actuel article d’Emmanuel Terray.

Et aussi : quatre essais de Régine Robin sur Berlin.

[1] Je découvre la définition qui est donnée à l’entrée « nostalgie » du merveilleux Vocabulaire européen des philosophies de Barbara Cassin : « Un certain nombre de termes qui servent à désigner le malaise, le mal-être, vécu comme caractéristique d’une culture ou d’un génie national, trouvent un équivalent français avec le mot nostalgie : ainsi pour saudade (portugais), dor (roumain) ou Sehnsucht (allemand). La composante de la quête et de l’exil, y compris l’exil existentiel hors de soi, le déplacement dans tous les sens du terme, y est en effet très prégnante, qu’elle soit liée à la solitude (saudade), à la souffrance du désir impossible (dor), à l’aspiration vers le tout autre (Sehnsucht) ».

[2] Kopf est un terme qu’on ne saurait traduire par esprit sans trahir la dimension matérielle du sentiment berlinois, ce qu’il faut diagnostiquer comme leur mal de crane.

[3] Les casernes locatives désignaient les immeubles imbriqués en cours insalubres que l’expansion économique de la seconde partie du dix-neuvième siècle a fait construire à la hâte afin de loger les ouvriers.

[4] Le Ruban des bâtiments fédéraux, architecture monumentale longeant le Reichstag selon un axe Est-Ouest.

[5] Milan Kundera, Le livre du rire et de l’oubli, Gallimard 1979.

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