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Kowloon Walled City

Kowloon Walled City

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Effacement. Il est parfois des absences, dans une ville, qui méritent d’être interrogées comme des plaies non pansées dans le récit urbain. On a pu le voir notamment à Berlin, avec l’architecture de la réunification et son ambivalente transparence, alors que le non dit et quelques destructions plus tard, on mettait sous le boisseau tout un pan de l’histoire urbaine. Mais il est de ces disparitions qui ne sollicitent aucun questionnement analytique, alors même que ce dont elles font l’objet sont des marqueurs de l’identité urbaine. C’est le cas avec l’héritage laissé par la ville «emmurée» de la péninsule de Kowloon, à Hong Kong.

Walled City prend naissance dans une ancienne place fortifiée chinoise du XIXe siècle, entourée du village de Kowloon. Lorsque les britanniques prennent possession des «Nouveaux territoires», en face de Hong Kong, cette enclave demeure sous souveraineté chinoise. La dualité de gouvernance territoriale, ou plutôt le défaut de régulation véritable qui s’ensuivit, explique que se soit développée dans cette enceinte une industrieuse activité: usine alimentaire (boulettes de poisson), boulangerie, cabinets de praticiens dentaires non agrémentés (Walled City possède une Dentist Street avec plus de cent officines paramédicales), petite confection… 500 manufactures sont recensées.

Les produits de la cité fermée se vendent partout dans la péninsule de Kowloon. Parallèlement, si le mur est démoli par les occupants japonais, la construction de la ville sur la ville explose dans les années 1950 et 1960. L’aéroport de Kai Tak se développe lui aussi, plus bas: les avions frôleront les immeubles toute la journée. Le fait que Walled City soit sur une trajectoire d’atterrissage a empêché que les immeubles ne dépassent le 14e étage. Si tel n’avait pas été le cas, jusqu’à combien d’étages cette ville intérieure serait-elle montée sur elle-même?

Aucun principe constructif ne préside à Walled City. Des appartements s’empilent sur d’autres appartements, les façades se ferment petit à petit sous la pression foncière, tout est bâti à l’initiative de gens modestes, sans concertation apparente. Pas de réseaux organisés, pas de fondation non plus: les immeubles se tiennent les uns les autres sous le seul effet de la densité. 20 à 30 allées quadrillent tant bien que mal cet espace. Plus haut, des centaines de petits passages sont ménagés entre les immeubles. On a découvert seulement trois ascenseurs lors de la démolition. Les terrasses sont propices au jardinage et aux jeux d’enfants le jour, au trafic et à la consommation d’héroïne la nuit.

35.000 personnes habiteront régulièrement à Walled City, alors qu’il n’y a même plus d’eau courante depuis que l’administration chinoise à coupé les anciennes canalisation — un service de porteurs d’eau se développe; on exploite des puits au cœur même la cité intérieure, alors que l’industrie pollue en profondeur le sol… Il n’y a pas non plus de gestion collective des déchets. Toutefois, quelques services sont accordés par les autorités britanniques: une patrouille de police sillonne la cité trois fois par jour à partir de novembre 1980; un service postal y est aussi mis en place.

En 1987, au moment de la décision commune des britanniques et de la République populaire de Chine de détruire la cité, il y avait, selon Wikipedia, 50.000 habitants sur 26ha. Rapporté au km2, cela nous donne une densité de 192.307 habitants!

Des millions de dollars seront consacrés au relogement des familles. Il est décidé de composer un jardin en lieu et place de la cité démolie. Kowloon Walled City Park ouvre en décembre 1995. C’est un charmant jardin enceint, dont la composition paysagère puise dans le vieux style Qing. Il est assidument fréquenté par les habitants du quartier comme par les touristes chinois. Le parc abrite une exposition permanente de bonne qualité consacrée à l’histoire de Walled City et de ses habitants, le tout dans un ton étonnamment positif. Photographies, témoignages, films, créations artistiques prêtent vie et énergie à une mémoire sans embarras. Republié à de nombreuses reprises, un livre, « The city of Darkness», retrace pareillement l’histoire humaine de la ville emmurée sous un angle touchant, joyeux, sans misérabilisme aucun, «an extraordinary portrait of a unique community, now vanished forever». Oui, c’est cela sans doute qui fait que l’on doive s’interdire de parler de blessure. La leçon de Walled City, c’est qu’une ville peut se reconnaître une part manquante comme toujours porteuse d’identité, et même au-delà du marketing urbain qui entoure la valorisation des «landmarks». Les fantômes de la ville emmurée sont joyeusement présents. Le quartier de Kowloon, où figure le parc, en préserve la mémoire vivante. Une forme de résistance à l’entropie de la ville capitaliste. C’est une disparition fort bien négociée, une leçon.


 

Plus

– Un documentaire allemand sur Kowloon Walled city.

– Une présentation de Kowloon Walled City sur le site Archidose, avec une chronologie détaillée et un commentaire architectural.

– Le script du documentaire «In search of the Dragon’s Tale» (1997), par See Wan Kei et Haymann Lau, qui se déroule entièrement à Walled city.

– Un livre de témoignages très riche, The city of darkness.

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8 Commentaires

  1. […] Ce billet était mentionné sur Twitter par URBAIN trop URBAIN. URBAIN trop URBAIN a dit: Kowloon Walled City — article Urbain, trop urbain http://ow.ly/1CCt8 […]

  2. […] Beaucoup. Beaucoup-beaucoup! Tu imagines? 18 millions! Mais noooon… Je t’ai déjà raconté, Walled City? 2 millions au kilomètre carré. Non 26 hectares, en fait. Voilà. Quand on les met dans la rue, […]

  3. liveload
    à

    I’ve seen some amazing section drawings of the Walled City. I was wondering if any knew if these drawings are published anywhere? Are there drawings in the City of Darkness book?

  4. Effectively, you have these drawings in the Kowloon Walled City Park Monument (on serigraphed glass). I think they are in the City of Darkness book, but I’m not sure of that.

  5. […] Mercúrio de São Paulo. Je ne vous parlerai pas davantage des cas, déjà décrits ici, de Kowloon Walled City ou de Chungking Mansion, à Hong Kong. Je vous demande plutôt d’aller feuilleter un récent […]

  6. […] Pour les francophones, je vous recommande de suivre les liens suivants: http://www.urbain-trop-urbain.fr/kowloon-walled-city/ […]

  7. […] Kowloon City Walled Park, MTR Lok Fu Kowloon City Walled Park, Lok Fu, Kowloon Kowloon City Walled Park, Lok Fu, Kowloon Kowloon Park, Tsim Sha Tsui, Kowloon […]

  8. […] — Kowloon walled city (signal […]

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