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Miroirs de la ville #1 Dedans, dehors. La condition d’étranger

Miroirs de la ville #1 Dedans, dehors. La condition d’étranger

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Le mardi matin, Urbain, trop urbain promène un livre le long du Web. Les liens reflètent une veille hebdomadaire diffusée sur TWITTER, mais c’est le livre qui va s’y mirer. Tirer de cet exercice spéculaire un répertoire symbolique, une éthique de la ville, comme le voudrait le genre du miroir ?

> Miroir à partir de Guillaume Le Blanc, Dedans, dehors. La condition d’étranger (Éditions du Seuil, 2010).*


« Il faut fermer la jungle de Calais » proclame un jour un ministre de l’Immigration — voir les photographies de Bruno Serralongue et la lecture qu’en donne François Bon. La fermeture de Sangatte a une vocation : rendre encore plus invisibles des vies étrangères placées sous le sceau de « l’irrégularité ». Sur la plage de Sangatte, un jour, puis un autre jour, l’attente des vies anonymes s’est dissoute en une absence totale de lieu. Le livre Dedans, dehors, La condition d’étranger pose à ce titre la question de la disqualification de certaines vies, ces vies étrangères auxquelles on confisque à un moment donné leur visibilité. D’un point placé à la frontière du dedans et du dehors, c’est-à-dire à aucune place assignée, cet essai développe à notre usage quelques figures du « retournement » : retournement de la norme, retournement de l’identité, retournement de la nation… Dans l’espace de la nation, inclure les uns, les rattacher à une identité (nationale), c’est exclure les autres, les frapper de discrédit.

« J’appelle condition d’étranger la précipitation dans la situation d’être dedans tout en étant dehors, engendrée par la désignation d’une vie comme étrangère. La condition d’étranger n’est pas une condition humaine partagée, elle repose sur une désignation qui crée la possibilité (sociale, juridique, économique) d’être dedans tout en étant dehors. » (p.44)


Cette désignation en tant qu’exclusion définit un territoire, celui d’une intégrité de l’intérieur, de l’ici, du « chez moi » qui s’accorde des migrations tolérées et « heureuses ». Au regard de ce dedans, l’étranger « éconduit et reconduit » aux frontières d’une terre promise ne trouve plus de place que dans l’interstice, l’entre-deux. Les frontières ne sont pas les marqueurs clairs et distincts que l’on pense : ni également étanches et fermées, ni organisant la même partition du dedans et du dehors, ni ayant le même sens pour tout le monde. « D’une part, les frontières sont multiples et équivoques et, d’autre part, elles sont renégociées, refaçonnées par les vies qui les contestent au point d’être parois rendues illisibles. » (p.144)

Ce livre qui s’ouvre très opportunément par une citation de l’Ellis Island de Georges Perec considère que les vies étrangères rendues invisibles ne sont pas comme telles privées de « récit », mais que ce sont des vies dont le récit soit n’est pas auditionné, soit devient une preuve supplémentaire de la disqualification du récitant, soit enfin ne parvient pas à se dégager comme récit propre du fait du « contrat oppressif » que le subalterne, le précaire et l’exclu sont « obligés de nouer avec les institutions modernes de domination ». Face à l’entité fermée du territoire national, la vie étrangère n’a pas de droit à la relation, au sens fort que lui donne Edouard Glissant, elle est sans voix. Déprécié, précarisé, assujetti par rapport au sujet national, le sujet étranger est une forme de polarité récalcitrante par rapport à la nation et à sa « scène d’intelligibilité » (p.17). La vie devient étrangère, d’une certaine manière, parce qu’elle est instituée comme telle : il n’y a pas de naturalisme de ce statut. Le fait de « non assimiler » introduit aussi des frontières intérieures, l’étranger est placé dans un processus d’altérisation. « L’étranger est écartelé entre un registre de l’altérisation qui l’éloigne de nous et un appel au mimétisme qui le rapproche de nous » (p.105).


Cette thématique du récit et des voix, en convergence avec les études postcoloniales et avec les thèses de Judith Butler sur le genre, débouche aussi sur une considération de l’espace qui nous intéresse tout particulièrement ici. Les vies n’ont en effet pas toutes le même monde à habiter. La « jungle » de Calais démantelée abritait ces vies dans la porosité ou le point aveugle des espaces réglés : « nœud autoroutier, bout de forêt ou fin de terre, baraques de fortune, mélange de tôle, de béton et de bois, zone vague, précaire » (p.13). On connaît les situations « d’encampement » auxquelles on soumet les populations Roms en Europe — contraints à « circuler » de même qu’on enjoint pauvres et précaires à la « mobilité » —, ou encore les itinérances entre installations de fortune pour les travailleurs ruraux des villes chinoises.

L’absence narrative de « structure de réception » pour l’étranger se retrouve dans les lieux, ou plutôt les contre-lieux que la vie en exil prend pour domicile. Parce que l’étranger est des « parage » de la nation, il porte des signes de non appartenance, qui font qu’il est reconnaissable mais pas reconnu. Il est en débarquement, il fait intrusion, ou bien il est en reconduction vers de nouvelles zones qui sont des zones de transit et des espaces interstitiels. Toujours laissé sur le seuil


Mais si la peur de l’Autre dessine ainsi une géographie du « vivre séparé », peut-être faut-il avancer en contrepoint que le territoire rejette aux marges justement ce qui « déterritorialise », qu’il s’agisse des questions de genre, d’exclusion sociale ou d’immigration… Ce qui trouble la nation est considéré comme une anomalie : on retrouve la question du normal et de l’anomal développée par Georges Canguilhem. Au repli normatif de la nation, Guillaume Le Blanc oppose dans son livre l’hybridation et son « débordement vital ». L’étranger comme puissance de vie déterritorialise et conteste la territorialité identitaire. Les « subcultures » témoignent de ce travail. « L’hybridation ne se rapporte donc pas à une identité qui désire s’ouvrir à une altérité. Elle doit être conçue au contraire comme la résultante des flux et ne peut manquer de proliférer dans le cadre d’une histoire des relations entre nations et à l’intérieur des nations, entre groupes ethniques différents » (p.158).


L’hybridation désigne ainsi une immanence à la vie et à sa plasticité qui produit des circuits « nomades ». Le Manifeste des migrants (novembre 2011) ne s’y trompe pas, qui revendique un champ de lutte élargi : « Nous nous identifions aux victoires de l’abolition de l’esclavage, du mouvement pour les droits civils, de l’avancement des droits de la femme et des récents accomplissements de la communauté LGBTQ ».

L’immigré peut porter de nouveaux mondes et donc de nouvelles voix dans la culture nationale. L’accueil minimal de la nation neutralise ce potentiel de la vie immigrée, l’assignant à une place marginale. Il importe de se saisir des architectures que l’étranger invente dans son espace de relégation et de composer des assemblages chaotiques et ouverts qui soient porteurs de la condition migrante en ce que son pouvoir d’hybridation peut nourrir notre culture. L’hybridation est davantage le fait des vies subalternes que des vies qui ont le pouvoir, car ces dernières clôturent.

Les styles et allures de la vie que peuvent développer les collectifs étrangers « trouent » la nation ; ils sont riches, en ce sens, d’invention politique. « Les subalternes, dont les étrangers, ne cessent d’inventer des lieux autres, non totalement réglés par les normes de l’État-nation. Ils inventent ainsi des courbures d’espace et de temps différentes, des “hétérotopies” qui sont autant de possibilités pour la nation de sortir de sa topique native » (p.166). Il s’agit là d’espaces différents, de traverses comme dirait Michel de Certeau qui pratiquent des trous dans les zones surveillées. Espaces à l’égard desquels nous sommes en général aveugles, et pourtant, par les coulisses des vies étrangères se déploie les logiques infra politiques qui rendent l’étranger à sa condition visible et appellent de toute nécessité ces contre-lieux. Beaucoup demeurent à inventer et à réinventer pour une « hospitalité » à l’intérieur du déni territorial qui est celui de la nation.

>> Suivez Urbain, trop urbain sur Twitter et essayez de deviner ce que sera le prochain miroir de la ville !


Dedans, dehors. La condition d’étranger

Guillaume Le Blanc

Date de parution : 14/10/2010

Éditions du Seuil — Collection « La Couleur des idées »

224 pages — 18 € TTC

Et si vous achetiez cet ouvrage chez un libraire ?

Ombres blanches, Le Genre urbain, Mollat, Decitre (liste non exclusive).

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7 Commentaires

  1. Stéphanie Messal
    à

    Article très riche dont je mets en favori certains liens livrés.
    Pour réfléchir à propos de ce billet, la notion du dehors/dedans est une notion inhérente à l’anthropologie. Sans aller jusqu’à dire que l’anthropologue est un exilé (quoique pour certains terrains) ou plus dramatiquement un réfugié, il est malgré tout cet « étranger » sur le terrain qu’il explore. Déraciné, il se retrouve dans un pays, une communauté à laquelle il n’appartient pas. Bien sûr, il est question d’hommes mais les coutumes, les habitudes, les codes, les hiérarchies sociales, les enjeux politiques, le climat, l’environnement, etc. sont tout autant d’éléments qui font de l’anthropologue « l’étranger ». Trouver sa place n’est pas une mince affaire. La seule différence réside peut-être sur le fait qu’il sait qu’il y aura le retour (sauf dans certaines conditions politiques où l’on peut se retrouver pris au piège) ‘rassurant ». Le retour, c’est savoir qu’un chez soi existe, qu’un lieu (pays, famille, amis, etc.), qui nous reconnait et nous vise, existe.
    Avant d’être chercheur, il est voyageur, à la rencontre de l’autre, de la différence, de cette différence qui crée l’altérité laquelle offre la possibilité d’une remise en question. Pas besoin d’ être anthropologue pour voir les différences qui l’entourent. Les accepter et s’en nourrir permet d’élargir son dedans. Le dedans/dehors, le ici/là-bas, le proche/lointain : expériences qui peuvent se vivre sur la distance ou sur l’instant. On peut traverser les mers pour découvrir l’étranger ou traverser une rue. Là où se pose mon regard, peut surgir la différence.
    Là où se pose l’étranger (soi ou l’autre), il se confectionnera un monde qui lui ressemble, nourrit de ses racines. Les racines… ce mot fort de l’image de l’arbre qui croit et grandit avec le temps, en prenant tout son temps, en place dans la même terre. Une terre nourricière, une terre patrie, une terre fratrie. Plus que de « trouer », ils existent dans les creux et les plis d’une nation. Ils redonnent à ses espaces oubliés une allure et un style (pour reprendre votre propos).
    Dernièrement, j’ai lu deux ouvrages qui parlent de cette rencontre du dedans et du dehors :
    – Terrains ethnographiques et hiérarchies sociales, Retour réflexif sur la situation d’enquête par Olivier Leservoisier
    – Les non-dits de l’anthropologie de Sophie Caratini
    Bien sûr, je vous ai livré ici une vision (plutôt simplifiée car il y a beaucoup à dire) d’anthropologue. J’espère lire d’autres commentaires qui ouvriront mon regard à d’autres réflexions. Encore merci pour ce billet que je relirai avec plaisir.

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  3. […] Miroirs de la ville #1 Dedans, dehors. La condition d’étranger « Urbain, trop urbain Cette désignation en tant qu’exclusion définit un territoire, celui d’une intégrité de l’intérieur, de l’ici, du « chez moi » qui s’accorde des migrations tolérées et « heureuses ». Au regard de ce dedans, l’étranger « éconduit et reconduit » aux frontières d’une terre promise ne trouve plus de place que dans l’interstice, l’entre-deux. Les frontières ne sont pas les marqueurs clairs et distincts que l’on pense : ni également étanches et fermées , ni organisant la même partition du dedans et du dehors, ni ayant le même sens pour tout le monde. « D’une part, les frontières sont multiples et équivoques et, d’autre part, elles sont renégociées, refaçonnées par les vies qui les contestent au point d’être parois rendues illisibles. » (p.144) […]

  4. Jessica Biermann
    à

    Je découvre avec plaisir la nouvelle chronique d’Urbain, et le sujet traité ici m’intéresse tout particulièrement.
    Je pense en lisant cet article à l’ouvrage du sociologue Abdelmalek Sayad : « La double absence » dont le sous titre : « Des illusions de l’émigré aux souffrances de l’immigré » résume la thèse principale développée par le chercheur, qui s’appuie sur de nombreux entretiens. « Etre dedans tout en étant dehors » c’est la condition de l’étranger dans son pays « d’accueil » mais également dans son propre pays. L’étranger ne peut pas envisager de retour parce qu’il est cruellement devenu étranger dans son pays d’origine.
    Cette condition pourrait aussi être celle de qui a suffisamment voyagé et vécu ailleurs pour ne plus parvenir à se sentir dedans son propre pays. Pour faire écho à Stéphanie Messal, « le lieu rassurant » est perdu et une nouvelle vie commence…tout est à réinventer.
    J’ai retrouvé aussi ces derniers jours, sous la plume de Jorge Semprun dont je lis « Le grand voyage » les notions de dedans et de dehors, magnifiquement décrites comme des sensations physiques: être dedans (le train, le camp), les autres sont dehors.
    Enfin comme j’aime – et je veux – que les cultures savantes et les cultures populaires se recontrent, je recommande l’écoute de certains morceaux du rappeur SINIK : « Notre France à nous », « Une époque formidable ». Ecoutons-les, les étrangers.

  5. Matthieu Duperrex
    à

    Deux commentaires qui prolongent admirablement cet exercice de style — car je n’ai pas prétendu faire le tour de la question ni résumer tout l’ouvrage! La thématique de la « double absence » est très présente dans ce travail de Le Blanc, tu vises juste, Jessica.

  6. Olga
    à

    Où avez-vous trouve la photographie de l’homme qui regarde par la fenêtre ?

  7. C’est le projet « Silent exile », du photographe Jake Price, consacré aux réfugiés irakiens à Amman. Le site internet du photographe n’existe plus aujourd’hui.

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