Un musée paysage

Lens appartient à l’âge « carbonifère » (Lewis Mumford) de l’urbanisation en période de révolution industrielle. Au-delà de sa carte communale, il faut mesurer l’intégration de cette agglomération de villes minières de quelque 250 000 habitants à un paysage post-industriel : les villes proches de Liévin, Loos, Oignies, Hénin-Beaumont, Sallaumines forment avec Lens un patchwork aux coutures indécises et aux fractures communes. On le constate de façon saisissante lorsqu’on se rend à l’émouvant Monument Canadien au-dessus de Givenchy-en-Gohelle et qu’on surplombe alors ce relief de terrils, de clochers et d’émergences industrielles au sein d’une conurbation de villages-rues, de paroisses et de petits pôles urbains, entre lesquels se faufilent de longues coulées vertes et paravents boisés, encastré dans un autre paysage, plus plat et agricole, qui va jusqu’aux collines d’Artois, et quadrillé par le réseau autoroutier des A26, A21, A1…

120 km de long et 12 de large, l’ancien Bassin minier du Nord-Pas-de-Calais présente ainsi une unité paysagère où, si l’activité liée au charbon a disparu, tout témoigne encore d’elle. Cités ouvrières, terrils et chevalements sont restés en place, comme certains carreaux de fosse, mais encore les étangs d’affaissement ou les cavaliers (voies ferrées). Les villes du Bassin minier s’inscrivent dans cette continuité territoriale, durement façonnée par cette exploitation d’un filon de charbon sur près de 100 000 km de galeries. Les îlots villageois se ressemblent, la trace des anciennes sociétés minières est omniprésente : cités minières avec écoles, salles des fêtes, terrains de sport, hôpitaux ou églises… Les terrils et étangs sont devenus des lieux de promenade bucolique — la végétation qui pousse sur ces versants de schiste est remarquable — ou d’activité sportive.

Si à Lens l’ancien carreau de fosse sur lequel est bâti le nouveau musée a disparu, y compris son chevalement, le bois « pionnier » de bouleaux et faux-acacias qui jouxte le parc est un héritage de la mine. C’est sur un ancien cavalier qu’une promenade d’accès au site est aménagée (avec une nouvelle passerelle remplaçant l’ancien pont). Depuis le musée, l’élément paysager le plus notable est sans aucun doute incarné en majesté par les terrils jumeaux de Loos-en-Gohelle, les plus hauts d’Europe. Le nouveau musée longe aussi la cité minière Jeanne d’Arc, de très belle facture. Plus loin dans la ville, les Grands bureaux de la Société des Mines, la Maison syndicale ou encore la gare Art déco relèvent de ce patrimoine du Bassin minier. Les guides touristiques énumèrent assez ces « curiosités » architecturales ; on sait l’épopée sociale et économique dont ils attestent…

Dans cette ville sinistrée, durement touchée par la crise de reconversion des années 1990 et où la part du logement social dépasse les 60%, le projet du Louvre-Lens est promu par les acteurs publics comme une « chance » de relever le territoire et de le faire rayonner. Le fameux « effet Bilbao » après lequel courent de nombreux édiles est clairement revendiqué dans les documents de communication : « À l’exemple de la Tate à Liverpool ou du musée Guggenheim à Bilbao, le Louvre à Lens entend participer au renouveau du territoire et à son changement d’image. » Il est aisé de se gausser des pantalonnades qui entourent ces « ambitions métropolitaines ». On ne s’en prive pas ici même. Reste que l’architecture dans son épure sait dire ici qu’elle n’est justement pas d’ici mais qu’elle vient y chercher une hospitalité. C’est une chose rare et étrange, terriblement fragile, qu’un musée paysage.

***

Dessin par Will Argunas. À retrouver dans la fresque interactive et sonore « Lens, vous voyez le tableau ».

Crédits Musée du Louvre-lens :

SANAA / Kazuyo Sejima et Ryue Nishizawa — IMREY CULBERT / Celia Imrey et Tim Culbert – MOSBACH PAYSAGISTE / Catherine Mosbach

Muséographe : Studio Adrien Gardère

Photographie (©) Iwan Baan & Hisao Suzuki

Bookmark and Share

Mots-clefs : , , , , ,

2 commentaires sur “Un musée paysage”

Laisser un commentaire