Le lendemain de la veille urbaine #18

Le lundi matin à heure fixe, Urbain, trop urbain donne sous forme de chronique un petit résumé des meilleurs liens glanés sur Internet lors de la semaine écoulée. Le fonctionnement est simple : le taux de consultation des URL diffusées sur notre compte Twitter fait le partage statistique, charge au rédacteur de trouver un fil rouge dans les liens ainsi sélectionnés par cet arbitraire de l’audience…


Certes chacun, suivant son tempérament particulier et les circonstances de sa vie,

a une mémoire qui n’est celle d’aucun autre. Elle n’en est pas moins une partie et

comme un aspect de la mémoire du groupe, puisque de toute impression et de tout

fait, même qui vous concerne en apparence le plus exclusivement, on ne garde un

souvenir durable que dans la mesure où on y a réfléchi, c’est-à-dire où on l’a rattaché

aux pensées qui nous viennent du milieu social. On ne peut en effet réfléchir sur les

événements de son passé sans raisonner à propos d’eux ; or, raisonner, c’est rattacher

en un même système d’idées nos opinions, et celles de notre entourage ; c’est voir

dans ce qui nous arrive une application particulière de faits dont la pensée sociale

nous rappelle à tout moment le sens et la portée qu’ils ont pour elle. Ainsi les cadres

de la mémoire collective enferment et rattachent les uns aux autres nos souvenirs les

plus intimes. Il n’est pas nécessaire que le groupe les connaisse. Il suffit que nous ne

puissions les envisager autrement que du dehors, c’est-à-dire en nous mettant à la

place des autres, et que, pour les retrouver, nous devions suivre la même marche qu’à

notre place ils auraient suivie. [1]

Dans le quartier d’Iskandarov, un vieil homme perd sa vue sur le Gur Amir : on bâtit un mur devant sa maison. Nous sommes à Samarkande. Et de par une décision autocrate d’une violence inouïe, on a décidé de couper les quartiers populaires du Registan, un patrimoine historique désormais dévolu à une fréquentation touristique croissante. L’anthropologue Alice Corbet nous conte cette terrifiante histoire de mur. Se référant à la notion de mémoire collective selon Maurice Halbwachs, elle écrit que « cette mise en scène a pour objectif de rediriger la mémoire collective vers une autre histoire, en vitrifiant la ville, en la figeant dans un passé mythifié et muséifié. C’est une manière de réécrire l’histoire : on sélectionne ce qu’il faut retenir du passé et on restructure l’espace en fonction. On vide ou on cache les quartiers populaires au profit du monumental et du tourisme : on fait jouer l’hygiénisme urbanistique pour instaurer l’hygiénisme social ».

Comment efface-t-on une mémoire urbaine ? Parce que nos villes sont mortelles ou peuvent dépérir (comme Flint, Michigan), certains ont jugé bon d’appliquer la notion de résilience au changement urbain permettant de recouvrer un état de stabilité après le traumatisme. C’est une tendance qui fleurit aujourd’hui en urbanisme et en architecture, mais qui en dépit de son intérêt me semble rater la nature de la temporalité urbaine. À rebours du lissage de la « réhabilitation », Freud comparait la mémoire à la ville de Rome (cf. Malaise dans la culture), l’appareil psychique présentant une écriture brouillée analogue aux strates laissées par l’histoire romaine : tous les stades préliminaires de la vie psychique persistent dans le stade terminal, à côté de lui.

Dans la singularité d’une conscience, le souvenir d’enfance qui fait l’objet de la quête d’identité n’est autre que celui de la mort de l’individu, comme dans « La Jetée » de Chris Marker. La descente aux tréfonds de la mémoire ne peut tout à fait déboucher sur la solitude mélancolique d’un esprit humain. Des rapports de parenté, des rapports sociaux et le langage lui-même arrachent l’expression individuelle du souvenir à l’illusion d’un état solipsiste. Nous sommes embarqués avec « toute la mémoire du monde », pour paraphraser le titre du film d’Alain Resnais (1956).

Le rapport d’une collectivité à sa mémoire dépend du caractère indispensable que certains repères prennent dans l’environnement social contemporain. Ces points de repère ne font pas que diviser la durée : ils nourrissent la pensée, les relations de langage et infléchissent les allures de l’existence sociale, aussi surement que le font la religion ou les règles de morale. La mémoire collective attachée à la ville est ainsi faite de codages et de recodages qui légitiment un « enracinement » et activent des enjeux identitaires.

Comment efface-t-on la possibilité même d’une mémoire urbaine ? L’accélération des processus d’urbanisation met à mal ce ressort psychique collectif du codage et du recodage de l’espace. Il y a trente ans seulement, Shenzhen n’était qu’un agglomérat de villages de pêcheurs. On s’est habitué à ne plus reconnaître Shanghai à une décennie d’intervalle. Dubaï était quasi un désert il y a vingt ans. La relativité du bouleversement des repères mémoriels de la ville est pourtant évidente. Le changement constaté à Chinatown, dans le Lower East Side, à Flushing, Queens ou Brooklyn paraît suffisamment important aux membres du projet Open City pour mériter un suivi constant.

Ce qu’il me semble intéressant à souligner, c’est qu’éclate parfois, sans que les promoteurs ne l’aient anticipé, une revendication de justice attachée à une transformation de l’espace urbain. Au Miyashita Park de Tokyo, les usagers et riverains dénoncent ainsi une « privatisation » de l’espace par l’entreprise Nike, et le parc est rebaptisé « No Nike Park ». Que le pauvre village de Tsoi Yuen disparaisse au profit d’un chemin de fer a suscité des protestations inédites pour les autorités de Hong Kong, de sorte qu’on sera fondé à se demander dans quelques années quel tournant a représenté ce cas de Tsoi Yuen. Il ne s’agit pas simplement d’une « mise en réserve » d’un territoire ou d’une partie de ville comme devenant « à préserver ». À un moment donné, la mécanique de l’intérêt général ou de la raison d’État s’enraille, se voit retournée contre elle-même et la mémoire collective se mobilise en tant que ressource du conflit d’intérêt. L’investissement symbolique de singularités soudain organisées adopte ainsi des contours historiques et des raccourcis qui prennent de court les autorités.

Il est inutile de développer davantage ce phénomène. L’actualité récente a rendu assez célèbres comme cela la place Tahrir au Caire, le Green Square de Tripoli, le Pearl Square de Bahreïn, ou la place Valiasr de Téhéran… Ce ne sont pas tant des lieux de pouvoir nouvellement investis par les populations comme dans un jeu de Go, que des espaces de conversion de la mémoire collective en une puissance d’énonciation inédite. On peu difficilement préjuger de la capacité d’un espace urbain à devenir un pareil opérateur de mémoire et de conduite collective.

La semaine dernière, parmi les beaux liens urbains, il y avait aussi…

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[1] Maurice Halbwachs, Les cadres sociaux de la mémoire, 1925, pp.107-108.

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