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Le lendemain de la veille urbaine #19: la métaphore

Le lendemain de la veille urbaine #19: la métaphore

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Le lundi matin à heure fixe, Urbain, trop urbain donne sous forme de chronique un petit résumé des meilleurs liens glanés sur Internet lors de la semaine écoulée. Le fonctionnement est simple : le taux de consultation des URL diffusées sur notre compte Twitter fait le partage statistique, charge au rédacteur de trouver un fil rouge dans les liens ainsi sélectionnés par cet arbitraire de l’audience…


Je n’en ai que dans les détails, ou plutôt qu’à partir de ces détails que nous fournit

à tous la réalité, où la sagesse des nations niche à la fois le Diable et le bon Dieu,

et dont je ne m’écarte qu’à peine, en bricolant cet emprunt au réel par voie de figures :

litotes, hyperboles, métaphores ou métonymies, substitutions et déplacements.

Selon une comparaison éculée qui ne me convient que trop bien, j’opère comme l’huître,

qui ne produit sa perle qu’autour d’un grain de sable venu d’ailleurs. Pour changer

de figure, c’est là ce que, dans mon enfance, on appelait péjorativement « broder ».

De ce lointain reproche maternel, mon dictionnaire préféré propose aujourd’hui

une définition simple : « enrichir de détails imaginaires ». [1]

Écarter, mais « à peine », substituer, déplacer, décaler… Métaphores, allégories, synecdoques, métonymies… Le projet « I Wish This Was » par Candy Chang participe du besoin d’enchanter le quotidien de la Nouvelle Orléans, avec juste quelques petits stickers ou post-it. Avec « Before I Die« , la même artiste prétend « transformer un espace abandonné en un lieu constructif pour tous, où nous pouvons apprendre les espoirs et les aspirations des gens autour de nous ». Entre « faire comme si » et effectivement déplacer le sens du lieu — songeons à l’hétérotopie de Michel Foucault —, la pensée imaginative nous présente une tension singulière entre déréalisation et processus de subjectivation. D’ailleurs, dans la théorie de Pierre Fontanier, c’est non pas dans les figures du discours, mais dans les figures « de pensées » qu’il faudrait ranger la fabulation, laquelle enveloppe toute fiction et personnification, et « consiste à donner en quelque sorte pour sérieux et réel ce qui n’est au fond qu’une invention imaginaire, fabuleuse, en un mot, qu’une espèce de fable ».[2]

Nous connaissons tous le pouvoir de la comptine enfantine, jusqu’à la petite histoire capable de nous rendre supportable l’insupportable. Nous nous souvenons des débats enflammés sur le danger potentiel des Tamagotchi, que certaines applications contemporaines nous rendent aujourd’hui quelque peu dérisoires. Raconter des histoires n’est pas qu’un vagabondage de l’esprit par la fiction, c’est paradoxalement l’un des plus puissants ressorts de l’art de persuader, aujourd’hui largement investi, comme on sait, par le marketing (voir la fortune du terme Storytelling depuis quelques années). Même les architectes et les urbanistes racontent des histoires, tristes ou joyeuses.

Si la communication rasoir gagne du terrain en ville, à coup de petites histoires souvent amusantes, reconnaissons le, c’est avec les ressorts de décalage qu’une certaine forme d’art manie encore, parfois de façon explosive. Sans recourir aux images franchement surréelles ou extravagantes, les fables urbaines tiennent leur potentiel de subversion à ce qu’elles donnent à penser d’opératoire par-delà la fiction. Les dessins de Madelon Vriesendorp nous représentant un New York qui délire, ou bien les projets urbanistiques prospectifs diablement ironiques de l’équipe Deux Degrés ont un caractère de manifeste.

Certes, l’utopie architecturale a une grande fortune, et notamment à Manhattan qui en est un vrai musée. Elle est encore sollicitée par certains. Mais c’est en tant que « radicalité intégrée », comme le disait Baudrillard, que la fonction utopique a une teneur critique, et non allusive ou anecdotique : « il faut vivre en intelligence avec le système et en révolte avec ses conséquences. Il faut vivre avec l’idée que nous avons survécu au pire ».[3] Le storytelling est cependant la preuve que le système a digéré la révolte poétique de la fable.

L’aéroport d’étape au milieu de l’Atlantique ou l’immense globe terrestre d’Élisée Reclus place du Trocadéro : dans ces beaux projets larvés, je vois deux paraboles d’un monde qui rétrécit et qui exige de nous que nous remisions nos anticipations naïves. Si l’Histoire, avec un grand H, est une « prophétie rétrospective » (Toqueville), il nous faut « rendre au passé l’incertitude de l’avenir » (Raymond Aron), c’est-à-dire jouer du conditionnel, des « et si », et instiller dans la fêlure du présent d’autres partitions du monde.

Le déplacement de la métaphore que l’on éprouve dans notre désir nu de la ville est une façon de regarder cette dernière en face, une façon de lever le paillasson urbain. Je vois la Faute-sur-Mer, et je me dis que c’est la « ville fantôme » américaine de mes westerns d’enfant. Et je vois en même temps la ville américaine aujourd’hui se répandre dans le monde en prophéties immobilières auto-réalisatrices tout en se déplaçant à nouveau dans le registre de la fiction. Oui, « lever le paillasson », pas simplement en désignant virtuellement du réel à explorer, mais plutôt en inventant une nouvelle « surface », comme métaphore de mon quotidien urbain. Tel est le pouvoir de la fable.

L’appropriation cognitiviste de la littérature comme l’impérialisme de la communication ou du storytelling reposent sur un même forçage de la « référence ». La dénotation, l’énonciation et l’acte narratif ont réduit et logicisé la fable, et notamment sa puissance poétique. Il est d’ailleurs plaisant de constater que c’est Gérard Genette lui-même qui a fourbi tous les instruments de cette dilution avec sa tripartition narration, récit, histoire[4] Or, le savoir urbain résiste, le réel de la ville offre une foule de décalages à l’égard du jeu référentiel, ainsi que mes amis de Scriptopolis le savent bien. Non, toute la ville n’est pas sujette à la « crise de la fable » (l’expression est du dramaturge Jean-Pierre Sarrazac) ; comme une pièce de Brecht, elle déploie encore le genre ésopéen de sa poétique. L’iconicité du signe s’autonomise, la contingence du temps, accident de tous les accidents, rebrousse. La ville extralucide nous conte sa fable et nous sommes ses voyants. Mais toujours, « on a beau dire ce qu’on voit, ce qu’on voit ne loge jamais dans ce qu’on dit. »[5]

La semaine dernière, parmi les beaux liens urbains, il y avait aussi…

Belle Cité radieuse http://ow.ly/45MXA // Dans les sous-sols de la ville de New York: on les appelle les sandhogs http://ow.ly/457NZ // Archive of Moscow metro maps http://ow.ly/48t4g // Les stations de métro abandonnées à Londres http://ow.ly/47wBg // Urbanized, ça tourne — grande analyse à venir sur la typographie dans la ville http://ow.ly/48t3h // Comment efface-t-on une mémoire urbaine? http://ow.ly/457Ni // Les GPS, une mise en relation entre différentes données spatiales que les cartes seules ne peuvent réaliser http://ow.ly/457RJ // Repenser la convivialité, un enjeu? http://ow.ly/457SC // Évolution de la maison individuelle à travers le discours des petites annonces http://ow.ly/45MVu rapport PUCA // Quand un avion s’est écrasé sur l’Empire state building http://ow.ly/47wDw // La « Tokyo Sky Tree », édifice en construction au nord de Tokyo, a atteint mardi 601 mètres http://ow.ly/47wEo // Pourquoi elle me parle de pine celle-là! » http://ow.ly/47wFl Téléphonie mobile et voisinage // vasescommunicants entre @RunningTKH http://wp.me/p12KOZ-cD et @urbain_ http://ow.ly/48t2H sur le thème du sport dans la ville. // Plus près de la crise, au milieu de nulle part: l’Amérique d’en bas s’affirme dans les séries TV http://ow.ly/45pj6

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[1] Gérard Genette, Codicille, Éditions du Seuil, 2009, p.133.

[2] Pierre Fontanier, Les figures du discours (1830), Éditions Flammarion, p.407.

[3] Jean Baudrillard, Cool memories IV, Éditions Galilée, p.10.

[4] Gérard Genette, Nouveau discours du récit, Éditions du Seuil, 1983.

[5] Michel Foucault, Les mots et les choses, Éditions Gallimard, p.25.

Auparavant

Le sport, le marchand de godasses et l’espace public urbain

Ensuite

L’anarchitecture, une lecture urbaine par déconstruction

2 Commentaires

  1. Détails
    à

    En lisant la le papier avec liste des stations de métro abandonnées à Londres, me vient l’idée des stations abandonnées à Paris:
    http://www.suite101.fr/content/sous-paris-des-stations-de-metro-fantomes-a1310

  2. […] de l’attention. Exfiltrant le matériau poreux de ses ambiances, elle nous apparaît comme une fable à la poétique de laquelle nous pouvons contribuer, ainsi que l’affirme le beau projet de […]

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