Le lendemain de la veille urbaine #33

Le lundi matin à heure fixe, Urbain, trop urbain donne sous forme de chronique un petit résumé des meilleurs liens glanés sur Internet lors de la semaine écoulée. Le fonctionnement est simple : le taux de consultation des URL diffusées sur notre compte Twitter fait le partage statistique, charge au rédacteur de trouver un fil rouge dans les liens ainsi sélectionnés par cet arbitraire de l’audience… Aujourd’hui, dernière chronique avant la pause d’été, mais le rendez-vous du lundi est conservé.


D’une part, on mesure les qualités tactiles, olfactives, visuelles, sonores et,

plus difficilement, gustatives d’un espace (on peut éventuellement y ajouter

d’autres qualités : luminosité, aérodynamisme, température…), d’autre part,

on recueille le ressenti de chaque personne in situ. La polysensorialité de

chaque individu différant par sa culture, ses habitudes, ses références ou ses

propres capteurs, il faut tenir compte de ces deux apports — objectif et

subjectif — pour réaliser une ambiance jugée agréable par le plus grand

nombre des usagers d’un lieu. [1]

Quel rapport y a-t-il entre la pratique du micro-jardinage, qui nous fait composer un « chez soi » dans l’espace de nos relations de voisinage, la traversée à 350 km/h d’un continuum urbain pris dans un fog des fumées d’usines bien loin des architectures « aromatiques », les désagréments d’un hall d’immeuble occupé et le déroulé d’une journée comme une autre dans une petite ville de Hongrie ? Le point commun est le relevé d’un ensemble de relations entre des facteurs physiques de l’ambiance (lumière, qualité de l’air, chaleur, bruits, odeurs) et l’espace aménagé. Une représentation sensible émerge des formes, des volumes, mais aussi des pratiques sociales engagées dans l’espace, et de la temporalité dans laquelle nous percevons la ville. La tonalité affective du relevé d’ambiance tient bien sûr aux dynamiques culturelles qui nous soutiennent. Depuis l’œuvre de l’historien de la culture Alain Corbin, on connaît mieux la place de l’émotion dans la civilisation matérielle, en tant que construction sociale. Les flux et les reflux de l’émotion s’expriment et circulent de la sphère de l’intime à la sphère publique. Une réflexion sur les ambiances intègrera donc forcément les variables d’oscillation entre les polarités subjectives et objectives.

« Une ambiance n’est possible que s’il y a perception de l’environnement par le corps et l’affect, écrit Microtokyo. Elle est donc le fruit d’une expérience sensitive, individuelle (affect) ou collective (logiques socio-culturelles) relative à un espace construit, doté de qualités physiques et acoustiques particulières dans un contexte particulier. L’ambiance varie en fonction de la perception sensorielle, des usages sociaux, des propriétés physiques et des temporalités d’un espace donné. » La question de la cognition n’est pas loin et incite le champ de la neurobiologie à investir aujourd’hui de plus en plus les sciences de l’espace, géographie, urbanisme et architecture, avec parfois le penchant déterministe de Mon oncle d’Amérique… Certains se sont même déclarés psychologues d’ambiance pour les villes.

Microtokyo souligne toutefois qu’une des principales difficultés d’une perspective d’aménagement urbain des ambiances, « ce n’est pas tant leur caractère impalpable que la nécessité de penser en termes d’impermanence. Il faut finir par l’accepter, l’urbain, c’est avant tout du social en mutation permanente, pas toujours maîtrisable ». L’art dit cela depuis longtemps. Les espaces tempérés de l’artiste Armén Rotch tiennent de cette contingence des architectures vivantes, de cette couleur d’inachevé qu’auraient des murs édifiés dans le matériau subtil du temps vécu. Les petites cabanes des interventions urbaines du japonais Tadashi Kawamata évoquent la transformation incessante du paysage de la ville, la tourmente émotionnelle et la précarité sensible que cette transformation génère ainsi. Son compatriote Ryo Yamada compose des paysages transparents et évanescents qui disent la ténuité d’une sensation.

On étudie de plus en plus les relations entre l’architecture de la ville, pour parler comme Aldo Rossi, et les ambiances, notamment sonores (à Tallinn par exemple). On les cartographie. La démarche normative n’est pas en reste. Lors des Assises nationales de la qualité de l’environnement sonore, chercheurs, politiques et professionnels rendent compte des approches réglementaires, économiques et sociales, mais aussi culturelles de l’environnement sonore. Un laboratoire de Grenoble diffuse énormément de travaux de recherche sur les ambiances architecturales et urbaines. Le blog le Cresson diffuse une veille de grande qualité autour de ce champ. Il existe aussi un réseau international Ambiances qui « plaide en faveur de démarches multisensorielles et pluridisciplinaires ». L’informatique est sans aucun doute de nature à multiplier les capteurs en tout genre au service de cette ville sensitive.

J’aime beaucoup le « transect urbain » que pratique l’architecte Nicolas Tixier : une technique de dessin en coupe d’un parcours sensible dans la ville. Avec la notion d’atmosphère pour objet intégrateur du relevé des ambiances et des facteurs environnementaux, la méthode veut nouer un nouveau dialogue entre techniciens, élus, scientifiques et usagers. « Réhabilitant la dimension atmosphérique dans les représentations architecturales, rendant possible l’inscription des récits, le transect peut devenir alors un mode d’expression de l’espace sensible et des pratiques vécues prometteur pour l’analyse autant que pour la conception. » Se dessine ainsi une écologie urbaine des sens qui prétend faire place à la ville sensible et charnelle. Un pari au moins aussi ambitieux que celui des CIAM… sans l’optimisme qui caractérisait l’époque moderne. L’ambiance est devenue lourde de tous nos présupposés d’antan, dans la ville occidentale contemporaine.

Mais comme une écriture palimpseste de Robert Walser, la ville est habitée par les signes. Par-delà la fenêtre de notre chambre, quelque chose nous pousse inexorablement à écarter le sentiment délavé de l’habitude pour épouser le sensible et sauver les phénomènes. Nous voulons nous engouffrer dans la ville, habités par un « sentiment océanique ». La ville en immersion des pratiques urbaines ne se résout pas dans les stratégies de captation de l’attention. Exfiltrant le matériau poreux de ses ambiances, elle nous apparaît comme une fable à la poétique de laquelle nous pouvons contribuer, ainsi que l’affirme le beau projet de webdocumentaire InSitu.

La semaine dernière, parmi les beaux liens urbains, il y avait aussi…

Situationnisme embarqué et dérive augmentée. Pratiquer la ville, pour une technologie de la dérive http://ow.ly/5lx2b // Un dimanche à Orly qui me rappelle Tati et François Bon http://ow.ly/5lxEs // Centre Pompidou Metz, premier-né d’une lignée conçue à la faveur du black-out du discernement déclenché par l’effet Bilbao http://ow.ly/5mzgB // La ville, c’est aussi pour le Land art du pauvre http://ow.ly/5mKzF // « Interview in Istanbul », de beaux portraits d’intérieur http://ow.ly/5mVfY // La fenêtre augmentée du Centre Pompidou http://ow.ly/5lRzI // L’accélération au fondement de la « modernité » ? http://ow.ly/5mArx // Pierre Chareau – La Maison de Verre http://ow.ly/5ny3X // Un des plus grands architectes, Wang Shu http://ow.ly/5orDg // Pina Bausch et Gilles deleuze http://ow.ly/5orZ2 // Délicieuse Birmanie http://ow.ly/5oul4 // Voyage à Holyland http://ow.ly/5pCOi // Yang Hui Bahai, actuellement exposé à l’espace Berger: http://ow.ly/5pSPq // Les espaces de bureaux régressent (dans tous les sens du terme) http://ow.ly/5pnqt & http://ow.ly/5psNy

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[1] Thierry Paquot, L’urbanisme c’est notre affaire !, Éditions de l’Atalante, 2010, pp.89-90.

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