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Micromegapolis : Une opération immobilière, découverte de la soustraction

Micromegapolis : Une opération immobilière, découverte de la soustraction

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Au point de rencontre entre la petite et la grande échelle, l’enquête Micromegapolis invite à prendre rendez-vous avec « Gaïa » – cette figure du présent, où la planète est soumise à l’activité humaine, elle-même dépositaire de l’avenir de la planète… Trois enquêteurs partent en éclaireurs à la recherche d’instruments scientifiques et techniques. Car il s’agit de mesurer l’incommensurable dépassement des humains par le cosmos, qu’on l’appelle globe, monde, environnement ou atmosphère… Ainsi parcourent-ils Toulouse, une ville qu’ils pensent d’abord ordinaire. Ils y découvrent finalement l’extraordinaire complexité des relations passionnées entre les humains et la Terre.

… ils prennent la mesure ici des intérêts spéculatifs du béton, cette pierre liquide qui se soustrait à la Terre…

[Extrait]

Ils flânèrent en ville, levant le nez sur les réalisations brutalistes des Trente Glorieuses, généralement déconsidérées par les Toulousains. Ils admirèrent les saillances du simple appareil de béton mêlé au fer et au verre. Des logements HLM du quartier Saint-Georges, dont le travail d’écriture apaise le regard par la finesse de son délié de brique, ils se rendirent à l’immeuble Citroën du boulevard d’Arcole, si particulier pour son soubassement à l’alignement des rues, tandis que la tour peut s’élancer selon sa propre loi à partir de ce socle. Ils virent encore les tours Roguet de Saint-Cyprien, l’immeuble Giesper-Buzzichelli, la Cité administrative, les logements gradins du quartier de la Terrasse, la caserne de pompiers Jacques Vion, l’usine de traitement des eaux de Clairfont, mais aussi la toute petite Villa Chanfreau avec son gracieux toit parabolique de béton végétalisé qui s’incline en courbe ascendante côté rue…

— De ce côté-ci de l’Atlantique (aux États-Unis, l’acier règne encore) la ville doit au béton l’un de ses principaux ingrédients de croissance, avec les capitaux investis dans les infrastructures urbaines. Les crises financières mondiales de 1929, 1973, 1987, 2000 et 2007 ont toutes été précédées d’un boom immobilier.

— Il se pourrait donc que dans cette « pierre liquide » que tu admires tant pour ses propriétés esthétiques et d’innovation se coulent aussi d’autres liquidités, celles de dame Économie…

— Le béton est un produit éminemment local, car coulé sur place. Mais hélas, les liens croisés entre l’urbanisation et l’accumulation de capital sur le foncier, d’une part, et les banques centrales et le développement du marché hypothécaire, d’autre part, sont eux d’échelle mondiale, de Hong Kong à Dubaï en passant par Londres et sa City.

Le dialogue des enquêteurs fut interrompu par le passage d’un camion toupie zébré de vert. Le chargement de l’engin était destiné sans doute à l’un des nombreux chantiers de Toulouse. Il y avait bien une trentaine d’usines de béton prêt à l’emploi dans la périphérie de la ville, et plus d’une centaine dans la région. Le lit de la Garonne s’était considérablement modifié sous l’œuvre de l’extraction de granulats. Depuis la naissance de l’un des enquêteurs, la production mondiale de ciment avait décuplé. Depuis l’enfance du plus âgé, les plages de sable fin avaient diminué d’un tiers. Environ trois tonnes de béton par an étaient coulées par habitant de cette planète. Toulouse était partie prenante de cette ronde des matériaux dont dépendait la si peu coûteuse roche artificielle. En fait d’empreinte écologique, c’était à une entame géologique sans solution de retour à laquelle ils assistaient médusés. Le prochain sable, le prochain granulat serait fait à l’avenir des gravats de cette entreprise d’économisation du territoire. Le beau béton, le béton bleu dont les « palais célestes » s’effriteront tous, comme l’œuvre du sculpteur Anselm Kiefer…


Le livre numérique Micromegapolis, à paraître le 28 septembre 2013, est le récit de l’enquête produite par le Festival La Novela et commanditée par Bruno Latour au collectif Urbain, trop urbain, pour l’occasion composé de Matthieu Duperrex, Claire Dutrait et François Dutrait (auteurs), Audrey Leconnetable (graphiste) et Gwen Catalá (designer numérique).

Quelques adresses :

– Le site Internet d’où télécharger prochainement le livre : http://micromegapolis.eu
– Le mini-site carnet de veille, régulièrement alimenté, qui regorge de liens utiles en consonance avec l’enquête : http://www.micromegapolis.fr
– Le compte Twitter de Micromegapolis : http://twitter.com/micromegapolis

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