Roma, Rome

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Voir Roma à l’adolescence, c’est être Fellini sans savoir que c’est lui, d’ailleurs ce n’est pas lui, être un beau jeune homme habillé en blanc qui descend du train, refuse un briquet, découvre la ville en ouvrant une porte, tombe dans une pension à multiples trappes

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recèle un cowboy, un grand nombre de vieux, des femmes qui vous regardent, un coup de soleil, un cuisto Chinois (lequel cuit des pâtes) (fureur de la bonne), un ancien acteur, une très petite nonna en haut de l’escalier, des qui tirent la langue, des qui se sèchent les cheveux, on n’a pas de travail, journaliste sans engagement

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mais ça n’a rien de grave, la chambre est pour nous, merveille, il y fait soleil, on est heureux de tout, des cris, des coups du cowboy dans sacs et valises, du fils répugnant, de la mère idem, on s’en fout on sort

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l’Italie entière c’est manger dehors, tablées collectives de la trattoria, tramway qui nous rase, chanteurs et quêteurs, beau brun belle brune, les insultes fusent et réconcilient, le désir circule

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et tout le monde le sait, fredonne et en rit, désir et musique passent par les assiettes, les plats les regards, un geste du bras

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manger des escargots déjà c’est, instruit la serveuse (vos petites amies vous le diront un jour)

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et nous en jeune homme nous voilà tout de suite convié au banquet, ses spécialités, ses ennuis gastriques, histoires de famille des uns et des autres, la trattoria piaille, aspire, engloutit

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on oublie qu’au menu c’est foie, intestins et œil de la bête

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que Mussolini est partout

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ce qu’on veut c’est les étincelles, le tramway réparé de nuit.

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Les nappes ne sont pas à carreaux, on ne nous sert pas de spaghettis et nous sommes à Cinecittà, rien derrière la rue, rien sous les arcades. Peu importe, on navigue à l’aise, tricote et invente, les curieux aux fenêtres, la soirée d’été, guitare mandoline, les mômes sur les genoux, tous ces plats fumants, et la couleur rouge, mangez avec nous on vous fait une place c’est mieux que les romans d’amour.

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Tout viendra de là, de cette scène de Roma. Tout désir de ville naîtra du décor, des croquis, esquisses, des plans, des toiles peintes, du bruitage surtout.

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Écouter la scène qui suit sans la voir, oui. Au cœur de la nuit craquements, explosions, gémissement d’un chien, tintement d’une cloche, des moutons transhument puis tout est grillons : ville, campagne, usine on ne saisit plus rien de son cliché à soi, même s’il résiste.

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(tant mieux s’il échappe, tant mieux s’il s’obstine, mouvement de barcarolle)

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Inventer Roma jusqu’à se rendre à Rome, ne pas comparer, se rappeler la scène pour mieux l’épurer, l’épurer encore, qu’il n’en reste rien via Albalonga qu’un rail sinueux, un wagon de tram emportant ailleurs, dans la ville entière, dans le studio 5.

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Y revenir s’il faut, et quand on voudra.

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Texte d’Anne Savelli, de Fenêtres Open Space, qui prend ma place comme je prends la sienne avec le texte Mamma Roma dialettica, en ce premier vendredi du mois, jour des vases communicants.

La première photo est de Pierre Ménard, la seconde de Matthieu Duperrex.

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6 commentaires sur “Roma, Rome”

  • PdB dit :

    furieuse… cette ville, cette ville… hein. et l’auteure aussi, à ce qu’il semble (ça me rappelle la mer, le paquebot, dans Amarcord, le décor; cet été, Trastevere, l’exposition sur l’île du premier des paparazzi…) (quel beau voyage… y revenir, voir les hommes lire le journal sur le capot des voitures, prendre un café et manger du foie grillé, les rues sans trottoirs et le fleuve en son milieu) (hum…)

  • Désormière dit :

    Je l’entends, à cette lecture, la rumeur dans la trattoria.

  • Anne Savelli dit :

    @PdB : « à ce qu’il semble » : ce qu’il ne faut pas entendre !
    @Désormière : merci du passage par la trattoria…

  • juliette mézenc dit :

    la poésie c’est Roma retrouvée à volonté (merci, chouette virée sur vespa rose)

  • brigetoun dit :

    du temps où voyageais encore, avec Lyon, un de mes point de chute quand Florence est devenue par trop fardée – le fard Rome le porte mieux – suis passée des petits hôtels borgnes près de la gare au Sofitel comme une décoration de fin de vie active –
    maintenant reste Fellini et les films de l’après guerre

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