Donostia, monument : l’Océan

Les frontières européennes ne sont plus que des lieux symboliques, une rue, — passant de préférence sur un petit pont —, bordée de tabacs, de stations d’essence, et d’un ou deux hôtels quelconques.

Mais pour le voyageur, traverser une frontière est toujours l’occasion de passer de l’autre côté.

Donostia n’est éloignée de la France que d’une vingtaine de kilomètres, et pourtant, déjà, un ailleurs très lointain se construit dans mon esprit rêveur : chaque forme de nuage semblerait singulière, la musique des vagues à marée basse aurait des accents toniques, la courbe de la baie serait plus sensuelle et, aujourd’hui, ici, face à l’océan, dos à la ville, la lumière me semble forcément bien plus éclatante, plus dorée et fraîche que sur n’importe quel autre petit matin de novembre.

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Le paseo de la Concha est encore à l’ombre tandis que la baie se réveille dans le soleil, apparu derrière de hauts bâtiments qui, tournés vers l’horizon, cachent l’enchevêtrement des ruelles de la vieille ville au bout de laquelle brille le minuscule port de pêche, vestige pétrifié dans la roche du Monte Urgull.

Ni marina ni baigneurs ne viennent agiter la mer étale ni troubler le regard ; je laisse mes yeux se reposer sur l’eau et mes pensées libres de voyager — si voyager est aussi un exercice d’abstraction.

Sur la grève se dessinent en ombres chinoises les façades et les tourelles des demeures aux allures de châteaux, des hommes s’appliquent à tracer droit, dans le sable mouillé, les limites de terrains de football qui viennent croiser les larges traces en virage des chenilles, passées sans doute dans la nuit pour niveler le sable.

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Bientôt des dizaines de jeunes garçons en tenues colorées s’affronteront sur ces terrains mouillés par les vagues, avec leurs parents comme spectateurs, et la plage, presque déserte encore, ressemblera alors à une ruche agitée.

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La baie, ouverte à l’ouest sur l’Océan dont on n’aperçoit qu’en pointillé l’horizon fixe et flou à la fois, entre les rochers du Monte Igualdo, de la Isla Santa Clara et du Monte Urgull, est le point de fuite à partir duquel toutes les lignes de la ville sont construites.

S’en éloigner c’est prendre conscience que tout y fait centre : les ruelles bondées de la vieille ville, toile d’araignée engluée dans l’air salé des embruns d’où les avenues partent en étoile pour chercher de l’espace, les rives bourgeoises et rectilignes du rio Urumea filant droit vers l’estuaire et la mer Cantabrique ; tous les axes ouverts vers les terres ont pour buttoir ouest la limite de l’océan, le crochet fermé de la baie.

La ville est aspirée, ravalée par la succion des vagues, tous les piétons, happés par les vents du large, semblent rejoindre le rivage et viennent noircir la promenade qui longe la playa de la Concha et la playa de Ondarreta. Leurs courbes sculptent un arc sur lequel les lèvres de la terre et de l’eau se referment en un baiser inlassable.

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Au sud, cette anse se heurte à la barrière du Monte Urgull mais la promenade en contourne la pointe à flanc de rocher, permettant de passer sur le paseo nuevo, vers l’autre interface que forme l’Océan avec la ville. Là, l’eau tourmentée et grise se casse sur les rochers avant de s’engouffrer vers le rio Urumea, refoulée de nouveau par la puissance du courant — flux et reflux. De cette rencontre est née la baie.

De l’autre côté, au nord, la promenade s’arrête au pied du Monte Igualdo — derrière, à marée basse, le soleil transforme l’eau en une pellicule d’argent solide, les roches noires sont des joyaux sombres découpés nettement dans la lumière — devant l’horizon ouvert à en donner le vertige, seul un muret de pierre sépare les passants de la haute mer, il n’y aurait qu’à…

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Quelques catamarans sortent de la baie, file indienne bientôt déstructurée par les petits accidents des vents, des courants, et je crois apercevoir, sur les mirages troubles de l’horizon, une voile fantomatique qui s’éloignerait vers le large sans limite.

J’imagine assister à l’un de ces grands départs qui ont marqué l’histoire des hommes : chaque expédition croisant un peu plus loin, dessinant un peu plus sur les cartes les contours de l’Afrique, s’approchant un peu plus de l’Équateur infranchissable, grignotant dans cette « soupe noire », mare tenebroso [1], lui arrachant ses secrets, ses îles, ses récifs, osant enfin l’attaquer de front, quitter la proximité des terres pour dompter la route de l’Ouest.

De cette baie, de ce port minuscule devenu aujourd’hui un décor touristique, seraient partis des navires à trois mâts toutes voiles dehors, le bois de la coque craquant dans la houle, et je crois voir le quai noirci de silhouettes affairées à l’heure du départ, les chevaux paniqués qui reculent devant les pontons de bois, les caisses de vivres et les tonneaux qui s’entassent, l’embarquement, les adieux, les cris retentissants des matelots à la manœuvre.

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Ceux qui partaient allaient repousser non seulement les frontières, mais aussi les limites de la pensée, à cette époque où le monde était encore dans l’imaginaire un espace à moitié vierge, où tout était envisageable et donc possible.

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Des goûts et des odeurs inconcevables étaient à découvrir, l’étrangeté jaillirait dans les papilles et dans les narines, faisant alors éclater le carcan des esprits, entrouvrant des brèches dans l’entendement.

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Partir, oui, mais quand le vent est favorable.

Voyager, mais sans savoir où l’on va, porté par une vision.

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Je devine leurs pensées, leur impatience, je devine l’étendue de l’Océan qui sépare encore notre monde de l’autre, là-bas, rêvé, fantasmé, inconnu, qui sera appelé « Mundus Novus » et qui peut encore être désigné ainsi, même si l’on croit ne plus rien ignorer de ce qu’il y a de l’autre côté et si l’on ne se pose plus la question de ce que ce monument, le mystérieux horizon, nous réserve comme découverte — terme sans doute bien pâle pour décrire ce grand frisson que nous, contemporains du satellite, ne connaîtrons jamais qu’en rêve, un matin de novembre face à la baie de San Sebastian.

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« Celui qui saura faire descendre dans son âme l’obscurité et les incertitudes de ce siècle lointain pourra seul ressentir la surprise, l’enthousiasme de toute une génération lorsque, dans ce qui était jusque là l’infini, s’ébauchèrent peu à peu les contours d’une terre insoupçonnée ».

Stefan Zweig, Amerigo. [1]

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Claire Dutrait donne un écho à ce texte de Jessica Biermann-Grunstein sur le site de Sébastien Sindeu, photographe, auteur du projet DétroitS. À l’occasion de la parution de son livre, Sébastien invite des auteurs à écrire chez lui leur détroit. C’est donc là que se loge l’hommage du lointain à Donostia, à l’embouchure du Bosphore sur la Mer Noire : lire Riva d’exil.

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