Accueil»Lignes»
L’énonciation piétonnière comme fabrique du lieu

L’énonciation piétonnière comme fabrique du lieu

Publication

6
Partages

La notion de « non-lieu » définie par l’anthropologue Marc Augé est désormais célèbre. Seraient des non-lieux, car ontologiquement indifférents à l’ici ou l’ailleurs de leur présence, ces aéroports, parkings, centres commerciaux, plateformes logistiques, échangeurs d’autoroute et autres attributs de la « surmodernité » qui se superposent à la ville contemporaine. À Urbain, trop urbain nous considérons pour notre part que la pratique des espaces urbains les plus ingrats en apparence est toujours l’occasion de « faire lieu », c’est-à-dire de délivrer un sens par-delà le déficit premier de fiction, d’appropriation sociale et de culture. En qualité d’artistes et de chercheurs profanes de l’urbain, nous faisons le pari de « l’énonciation piétonnière » : un parti pris qui nous vient de Michel de Certeau et de son Invention du quotidien. « Pratiquer la ville », le sous-titre du projet éditorial de Urbain, trop urbain, né en 2010, est une invitation à penser, agir et désirer l’urbain sous l’emprise de la diversité : aller aux seuils, chercher les interstices, sentir ce qui fait « zone », se nourrir des points de condensation, pour faire des trajets quotidiens ou de la découverte voyageuse, des traversées d’espaces s’offrant à une subjectivité.

Illustrons cela avec une expérimentation menée à Toulouse, une série de marches artistiques sur le périphérique intérieur. Le projet « Périph’Strip » a débuté au mois de septembre 2012. Durant deux ans, un périphérique de trente-cinq kilomètres de long exploré à pieds a donc constitué pour nous une sorte d’atelier de création d’où ont procédé des conférences, des performances poétiques, des conférences-performances avec peinture en direct, vidéo en direct, guitare et harmonica, un Tour Operator in situ, une exposition éphémère, un court métrage… et un récit en textes et en images paru fin 2014, intitulé Périphérique intérieur (éditions Wildproject, 128 pages, 20 €).

Le projet « Périph’Strip » a engagé de façon régulière six membres du collectif, réunissant littérature & critique, photographie, vidéo, botanique, dessin, peinture, graphisme, urbanisme… Sans plan assigné, ces marcheurs de l’urbain ont choisi d’accueillir le paysage tel qu’il se donnait, de se soumettre à sa topologie et de donner libre cours à un imaginaire à la fois singulier et partagé. Marcher le long de ce périphérique a été pour nous une façon d’habiter notre ville en nomades. Au fur et à mesure que nous croisions nos démarches artistiques, nos pratiques, à mesure que nos propos théoriques ou esthétiques se confrontaient et disséminaient des bribes de langage le long de ce territoire inculte, une poétique de l’itinérance a surgi. Cette poétique a peu à peu comblé le déficit premier de fiction des prétendus « non-lieux » que nous traversions. Notre récit avance peuplé de nos pratiques entrelacées, c’est le récit de la constitution d’un paysage où la frontière entre la réalité et la fiction devient indécise. Et c’est un paysage où la littérature est rendue possible du fait de nos cheminements, grâce à « l’énonciation piétonnière ».

Dans les diverses restitutions que nous avons données de ce projet, il n’y a donc pas d’illustration littérale ou documentaire, pas de commentaire savant, pas de distanciation non plus, qui serait provoquée par la carte. Car, à propos de la ville vivante, de la ville « chaude », comme dit Stalker, il n’y a guère de langage de surplomb qui tienne. Qu’est-ce donc qui fait signe et qui fait lieu dans ce territoire nomade ? Au bord de la ville, il y a des ruines à contempler, mais ce ne sont pas des ruines patrimoniales. Ce sont comme les ruines inversées dont parlait Robert Smithson, l’un des pères du land art, comme si la ruine était le point de départ d’une orchestration sans maître, qui ne mène vers rien qui ne soit décidable : tout un champ des possibles que nos pas ont à traverser et faire signifier. C’est comme si une force géologique hissait à notre échelle les indices d’une époque à déchiffrer. Là peut survenir le paysage épique de l’urbain, celui qui ici comme nulle part ailleurs peut nous embarquer dans le récit d’une aventure, celle qui se constitue aux sens du marcheur contemporain en prise avec la condition urbaine.

À propos
Baobab3Texte formant chapitre du livre collectif publié par Baobab, Dealer d’espaces : Espace public / Espace politique, Bordeaux, février 2016, 14€. Livre en vente ici.
Auparavant

On n’est pas à cheval sur les alligators

Ensuite

Le rouleau de Mississippi Riverbook

1 Commentaire

  1. Merci pour cet article ! Intéressant également de noter l’équivalence anglo-saxonnes pour la notion de « non-lieux », on parle de « placelessness » théorisé par le géographe canadien Edward Relph dans les années 70 (dans l’ouvrage Place and Placelessness). J’écris également sur la notion d’exploration piétonne des territoires dans une perspective narrative mais également de mise en désir des territoires à travers le marketing urbain : http://www.citybrandexplorer.com

Commenter cet article

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>