L’anarchitecture, une lecture urbaine par déconstruction

Des architectures solitaires décomposées en fragments à l’espace dépossédé et projeté, l’anarchitecture est une méthode spirituelle, une nouvelle psychogéographie du paysage urbain qui a pour but de nous détacher un temps du pouvoir d’accoutumance et de neutralisation de notre culture perceptive.

La perception n’est pas un simple « enregistrement » sensoriel des informations que délivre notre environnement. Elle est instruite, tout individu percevant porte en lui un apprentissage, un bagage d’expérience, même le plus jeune des enfants. Cette expérience et les routines qui l’accompagnent nécessairement nourrissent notre perception de la réalité. Il est plaisant de constater que la culture — car c’est le terme le plus commode pour traduire cette disposition — mécanise le regard et schématise les éléments sensoriels. Au point que le moindre objet de notre perception, un arbre, une voiture, etc., ne nous instruit plus de sa matérialité discrète, cependant toujours singulière. Est-ce pour autant notre capacité d’observation du quotidien qui s’émousse ?

La texture du réel

Je crois qu’il advient toujours quelque chose comme une expérience originelle à travers laquelle le schématisme de notre perception est un instant levé, et où la chose telle qu’elle est se manifeste, pour elle-même, détachée de tout référent. Cela arrive à tout le monde, ce sentiment d’étrangeté absolue. Dans mon cas, un arbre, un simple arbre, qui me semblait auparavant très familier me parût soudain différent. Il se livrait à moi tel qu’il est, de par ses caractéristiques physiques et géométriques, et je le découvrais pour la première fois de ma vie.

Enfant, je m’amusais à modeler la perception que je me faisais du monde, au fur et à mesure que je le découvrais. Une cascade d’eau ou les feux d’une voiture en mouvement pouvaient m’apparaître de deux façons différentes, selon la manière d’observation utilisée : tantôt figés en suivant des yeux leur course effrénée à travers l’espace, et tantôt flous et continus en fixant des yeux un point sur leur trajectoire. Les exercices pratiques de perception ne m’ont jamais quitté, ils sont pour moi une forme d’hygiène. Mes activités artistiques se rattachent entièrement à ces jeux du corps et de l’esprit.

Vers une déséducation des sens

Si je devais résumer mon travail, je dirais qu’il consiste à opposer au schème perceptif de la Culture une forme de non éducation volontaire, qui équivaut un peu à un piratage de la perception. Les thèses d’Einstein concernant « la relativité restreinte », les recherches de Niels Bohr et de Werner Heisenberg au sujet de « l’édification de la mécanique quantique », ainsi que le phénomène de la « décohérence quantique » introduit par Heinz Dieter Zeh soutiennent une théorie de l’information et notamment l’idée que pour partager avec le spectateur un point de vue autre, il faudrait créer une « cassure » de la réalité tangible au niveau de sa valeur informative. En d’autres termes, arriver à ébranler la notion même de l’information intangible délivrée par l’objet observé et perçue par l’observateur : je ne prétends pas faire autre chose qu’explorer cette possibilité de parasitage. Elle est toutefois ténue, car la cassure, pour être esthétiquement efficace, ne doit pas priver le spectateur de sa capacité subjective de reconstruction/reconstitution de la réalité, via son expérience propre, sa culture.

Le déconstructivisme pratique

Le paysage urbain offre le terrain d’expérimentation le plus propice à susciter ces effets de « déconstructivisme pratique » de la perception. Et je ne pense pas, pour ma part, que la déconstruction des repères spatio-temporels à travers l’image doive nécessairement impliquer de lourdes opérations informatiques. L’anarchitecture — qui est une des voies de ma démarche : fragmenter le paysage urbain pour ensuite le remodeler, sans pour autant apporter des transformations d’ordre colorimétrique — pourrait être pratiquée manuellement, avec du papier et des ciseaux. Le sample photographique décompose le paysage prétendument immuable de la ville en rafales de plans, de façon à ce qu’il devienne un décor légèrement étrange pour des figures en mouvement qui, pour leur part, sont fidèlement représentées.

L’anarchitecture désigne ce processus de mise en déséquilibre de l’espace-temps perceptif. Pionnier de cette démarche, Gordon Matta-Clark avait une perspective sociopolitique affirmée, visant le cadre des modes de production de notre espace bâti, jusqu’à l’agit-prop aux accents situationnistes, avec ses « trous » et découpes. J’adopte pour ma part un autre versant du situationnisme, plutôt du côté des expérimentations de psychogéographie ; mes anarchitectures portent sur le rapport psycho-physique de l’homme à l’espace urbain, et elles invitent à se réapproprier les « ambiances » de cet environnement. Par leur plus grand pouvoir de sidération, les projections vidéos sur les architectures d’échelle réelle jouent sur la part d’anormalité de la distorsion/déconstruction de l’espace, mais leur ressort est le même : l’événementialité et le caractère public de ces performances amplifient seulement le champ d’expérience de l’urbain.

J’aime que le spectateur interagisse ainsi avec l’œuvre et pratique un exercice spirituel — dirait Michel Foucault — de reconstruction visuelle…

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Ndlr : Olivier Ratsi est un artiste multimédia utilisant le VJing, les photos, l’installation vidéo et la performance audiovisuelle. Il appartient au label Antivj. Largement diffusés, ses travaux sont notamment visibles sur WYSI*not*WYG, dont sont issues les Anarchitectures, et sur son site Internet.

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