Le lendemain de la veille urbaine #17

Le lundi matin à heure fixe, Urbain, trop urbain donne sous forme de chronique un petit résumé des meilleurs liens glanés sur Internet lors de la semaine écoulée. Le fonctionnement est simple : le taux de consultation des URL diffusées sur notre compte Twitter fait le partage statistique, charge au rédacteur de trouver un fil rouge dans les liens ainsi sélectionnés par cet arbitraire de l’audience…


L’homme est l’être qui ne peut jamais s’empêcher de séparer en reliant et qui ne

saurait relier sans séparer ; c’est pour cette raison que l’existence indifférenciée

de deux rives doit d’abord être perçue par l’esprit comme l’existence de deux choses

dissociées qui doivent être ensuite unies par un pont. Et, parallèlement, l’homme

est l’être limite qui n’a pas de limites. Il cesse d’être chez lui quand il franchit la porte ;

cela signifie, certes, qu’il rompt une part de l’éternité ininterrompue de l’existence

naturelle. Mais s’il est vrai que la limitation informe devient forme, les frontières

qu’il se fixe ne trouvent leur sens et leur dignité que grâce au symbole que représente

la mobilité de la porte, grâce à la possibilité d’échapper à tout instant à cette limitation

pour être libre. [1]

La porte est la gardienne de l’espace privé, dans l’habitat, et en même temps elle déchiffre cet espace aux yeux de tous, parce qu’elle est bavarde. Ce n’est pas tant son éventuelle bigarrure ou ses ornements, signes et attributions sociales qui intéressent Simmel dans le texte que nous venons de citer, sinon sa fonction de relier ou de scinder un morceau d’espace avec tout le reste du monde ; et il en va de même pour le pont. Unir et séparer, cette condition duelle de l’anthropologie de l’espace trouve peu d’exception. Car l’indifférencié n’est souvent qu’apparence : les paysages esseulés des bords de route du désert de Las Vegas que photographie Catherine Rüttimann ont, eux aussi, leur registre de la séparation, du raccordement au monde et de la détermination négative. Omnis determinatio est negatio, disait Spinoza.

Le seuil intercale l’espace du soi, si minimal soit-il, et l’espace de la rencontre, si infini et prodigue puisse-t-il devenir à l’homme libre. Entre le cocon osmotique et la porosité des espaces, l’architecture peine aujourd’hui à choisir. L’éclatement sociologique de l’unité de vie familiale y est pour beaucoup, sans doute. Si l’on y songe, c’est au XVIIIe siècle seulement que des règles stylistiques, sociales et urbaines ont accompagné la maturation du logement de plain-pied (la famille bourgeoise vivant dans un appartement aux pièces distinctes et distribuées de plain-pied) et l’évolution corollaire de l’espace urbain occidental comme espace public (voir Thierry Paquot).[2] Mais le plain-pied associé à un seuil qui distribue entre privé et public n’est plus forcément une évidence ; et nombre d’architectures contemporaines manifestent une parfaite indifférence à son égard. Qu’en est-il de l’espace public dans ce changement de paradigme ?

Dans l’espace public, pointent depuis des décennies des discriminations institutionnalisées, des « forces d’homogénéisation, de fragmentation et de développement inégal imposées par l’État, le marché et la bureaucratie, lesquels travailleraient ensemble pour favoriser la consommation de masse et l’intensification du contrôle social » (Edward Soja, Seeking spatial justice). Les rues fermées, souvent illégales, n’en sont pas moins autorisées par le pouvoir local qui cède ainsi l’espace public à une communauté d’intérêts. Gated communities, relégations, apartheid, rapacité territoriale, bidonvilles… L’urbanisation de notre siècle engendre des visions dystopiques de la ville. Ou sinon, toute séparation et effet de seuil socio-culturel disparaît dans un storytelling généralisé. Ainsi en va-t-il de One City Nine Towns, le projet de villes nouvelles autour de Shanghai adoptant chacune un style « typique » (Weimar, Londres et Amsterdam mais y compris le style chinois « typique »).

Alors qu’on s’efforce de penser ces frontières symboliques ou réelles, ces lignes de démarcation et les nouveaux murs de l’espace contemporain, la notion de seuil est un laissé-pour-compte de l’analyse urbaine. En voici pourtant, à la seule faveur des liens récoltés cette semaine, une petite typologie non exhaustive. Seuil et démarcations en confrontation, comme dans les accolements brutaux de certaines façades new-yorkaises… Seuil et orée, révélation, comme dans la nature naturante de Hong Kong, l’obstination végétale au milieu des tours de béton… Seuil et interdit, tabou moderne, comme dans la zone fermée de Tchernobyl… Seuil et bordure, préservation, au pied des arbres de Sapporo photographiés par François Trézin… Seuil et sens du lointain, point d’embarquement, comme dans les villes-ports… Seuil et déchirure partitive, scission, comme dans l’anarchitecture de Gordon Matta-Clark… Seuil et distance anthropologique, socialisation, comme dans la publicité KLM qui joue sur la théorie de la proxémie comparée d’Edouard T. Hall… Seuil et contrôle, régulation, comme lorsqu’on installe des portillons automatiques dans une petite gare…

La notion de seuil mérite donc d’être pensée, elle l’est par endroits, et c’est un chantier à poursuivre encore. Vers une ville de seuils ? Towards the city of thresholds, c’est par exemple le titre de l’ouvrage creative commons de l’architecte grec Stavros Stavrides, dont j’ai déjà parlé ici à propos d’Urban plots. Il y défend une architecture des seuils et de la porosité urbaine qui est le fait des habitants plutôt que des pouvoirs publics et des urbanistes. Des interactions architecturales peuvent s’y greffer, dans l’esprit de l’Interaction Center de Cedric Price (plus connu pour le « Fun Palace », qui a inspiré le Centre Pompidou). Des jeux de piste et extensions virtuelles de l’espace des relations urbaines sont leur pendant anthropologique et linguistique. Oui, la ville est multiple, pleine de micro-lignes de désir accolées, et qui ne se recoupent pas. Oui, la ville est en même temps faite de seuils qui introduisent de la porosité entre les espaces construits par les pratiques. Je ne veux pas qu’on y entende le seul refrain « éloignez-vous du bord du quai, la fermeture des portes est automatique ».

La semaine dernière, parmi les beaux liens urbains, il y avait aussi…

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[1] Georg Simmel, « Pont et porte », 1909, traduction Françoise Ferlan.

[2] Jean-François Cabestan, La conquête du plain-pied, Éditions Picard, 2004.

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