Les chats de Galata

Outré, le chat fit un spectaculaire bond en arrière. Un baquet d’eau froide venait de s’abattre sur son museau. Seul et livré à la vue des riverains, le matou décida aussitôt de faire comme si de rien n’était. Mieux, il entreprit de faire ostensiblement sa toilette. Face à cet affront public, il convenait de rappeler que les seigneurs du quartier, c’était lui et sa bande, pas ces commerçants bavards.

Fichtre ! Pensa le félin en battant de la queue. Mais pour qui il se prend cet humain ?! S’ils continuent à nous priver de leur maquereau grillé, nous, Chats de Constantinople, cesserons de chasser les souris. Ils feront moins les malins quand elles videront leur garde-manger et dévasteront le port ! Et puis, qu’il les garde ses restes de pain et de döner, je veux le poisson ! C’est à se demander si les chats des embarcadères d’Eminönü et de Kadıköy ont toujours droit au délicieux balık ekmek. Ah, qu’il est loin le temps où Le Prophète découpait sa veste pour laisser dormir mon ancêtre dessus !

Une fois son pelage intégralement lavé de l’affront, le chat repéra un couple de jeunes touristes étrangères, s’en approcha, miaula une fois et se mit à ronronner dans les jambes de la plus jolie. Comme prévu, ce fut une pluie de caresses et de mots doux. La compagne de la fille prit une photo, tandis que d’autres touristes commentaient la scène. Les commerçants en profitèrent pour lier conversation avec tous ces clients potentiels. Des vibrations apaisantes sortaient régulièrement des boutiques de cymbales et de percussions du coin. Il n’y avait pas à tortiller, ce secteur de Galata était quand même un chouette territoire. Certes, le bruit courait qu’à Cihangir et Beyaz, les chats jouissaient d’un meilleur statut encore : constructions conçues à leur intention et — victoire éclatante de la justice en ce bas monde — riverains nettoyant les litières à tour de rôle. Rasséréné par les caresses et ces pensées, le chat toisa l’indélicat qui l’avait arrosé quelques instants auparavant :

— Regarde, saligaud : pendant que tu trimes toute la journée, moi je me fais caresser par des tonnes de jolies filles ! Des brunes, des blondes, voilées ou non ! Et ce soir, quand tu macéreras dans les transports en commun et les pots d’échappement, je croquerai de bonnes souris dodues et draguerai les minettes du quartier ! Et puis, c’est pas pour dire, mais à part cette rue et celle de ton quartier bâti dans la nuit, personne ne te connaît ! Alors que moi et mes potes, on parle de nous sur Internet ici et , on a même notre page Facebook !

Les heures chaudes de l’après-midi arrivèrent. Le chat rejoignit sa meute qui, comme d’habitude, dormait dans le terrain vague faisant office de parking, en contrebas de la Tour de Galata. Même s’il n’y avait pas grand-chose à craindre, les chats montaient toujours la garde. Les chiens errants ne les inquiétaient pas. Bien moins nombreux, les canidés avaient vite compris que pour ne pas revivre le massacre de 1910, il leur faudrait faire copain-copain avec les petits félins, beaucoup plus choyés par les humains. Au fil du temps, l’entente entre chats et chiens était devenue suffisamment bonne pour partager une portion de territoire. Ils se bagarraient parfois lorsqu’ensemble ils éventraient les poubelles à la recherche de leur pitance, mais après tout, une bonne altercation de temps en temps permet de réaffirmer son territoire. Plus ennuyeux, il arrivait que des humains mal attentionnés raptent des félins. On n’avait jamais revu les disparus. Un jour, un écrivain japonais de passage raconta à un chat du quartier qu’à Tokyo un artiste cruel les décapitait pour subtiliser leurs âmes. Fondée ou pas, cette nouvelle avait ému la bande. Naïfs, les chatons demandèrent alors qui, du chat ou de l’humain, était la bête. Assis sur un perron de porte, leurs mères les avisèrent :

— Il n’y a bien que les humains pour opposer humanité et animalité, dominant et dominé, ville et nature. Mais nous, les chats, sommes divins parce que nous nous fichons éperdument de ces binarismes simplistes. Nous avons suffisamment d’affect et d’intelligence pour laisser croire aux Hommes que ce sont eux les maîtres et nous les dominés. À vous les chatons de perpétuer cette illusion pour qu’ils continuent à trimer pour nous nourrir et nous choyer.

Les aînés du groupe ajoutèrent :

— Tout ébouriffés, estropiés ou sacs à puces que nous sommes, nous incarnons les symboles de cette ville qui fut elle-même longtemps celui de la civilisation, la Nouvelle Rome. C’est aussi pour cela que nous sommes vus comme de petits dieux. Si Mohamed a été si bon avec nos ancêtres, c’est qu’il a compris que, tout comme la religion qu’il a fondée, notre destin est lié à la vie urbaine. Que nous soyons minets d’appartement ou clochards célestes, nous donnons à la ville une âme plus vaste que celles des humains. Pensez à ces pauvres Parisiens et Paulistanos qui ont le culot de ne pas nous laisser de place ! L’Homme est notre servant mais ne peut être domestiqué complètement. Il est parfois cruel, aussi convient-il de s’en méfier, de regarder l’inconnu d’un œil torve et de ne pas céder trop promptement à la caresse. Ayez le coup de griffe facile, les humains doivent se souvenir que c’est nous qui décidons du moment, du lieu et de la manière.

Toutes pattes allongées, les chatons écoutaient attentivement lorsqu’un moucheron virevoltant au-dessus d’un tas d’ordures odorant vint détourner leur attention. En un clin d’œil et faisant fi de la prudence qui venait de leur être inculquée, ils se jetèrent à la poursuite de l’insecte avec force cabrioles. Les adultes veillèrent cependant sur eux, baillèrent puis piquèrent du nez.

La sieste collective fut perturbée par l’intrusion discrète de deux jeunes humains armés de bombes aérosol. Quoiqu’habitués à celles-ci (les jeunes les utilisaient pour peindre des fresques et des pochoirs), les félins s’en méfiaient comme de la peste. Quand les humains les pressaient après les avoir secouées dans tous les sens, elles émettaient invariablement un long pschhhhhh suivi d’un crachat, exactement à la manière d’un chat irrité. Qu’avaient-elles donc fait de si répréhensible aux humains pour mériter ce tourment ? Si ces derniers tourmentaient les sprays, pourquoi épargneraient-ils les chats ? Plusieurs d’entre eux donnèrent l’alerte, ceux offrant leur ventre aux rayons du soleil bondirent immédiatement sur leurs quatre pattes, toisant les intrus. L’un des graffeurs s’adressa à eux :

— Eh, du calme kedi ! On est du même bord ! Nous aussi on marque notre territoire, on ne fait de mal à personne ! On vient sur votre espace, c’est clair, mais c’est aussi l’espace public ! C’est notre espace commun, non ? On reste cinq minutes, après on repart, promis !

Le ton de voix fut assez convainquant pour que la gente féline reste, quoique clairement sur le qui-vive. Seuls les matous les plus en sécurité sur les toits de voiture et les selles des motos restèrent allongés. De fait, la vie des chats de rue n’est pas aussi calme qu’il y paraît. Certes, les humains déposent souvent des coupelles d’eau, de lait et des restes de nourriture à leur attention. Mais la recherche du gros de celle-ci et donc la chasse à la souris, ainsi que la défense du territoire contre les bandes rivales (une rumeur dit que les chats Roms délogés de Neslişah et Hatice Sultan auraient traversé le Pont de Galata), les miaulements rauques et désaccordés du rut, les rixes entre mâles visant à sélectionner ceux qui monteront la même femelle, et pour finir, les efforts passés à éviter les coups d’humains excédés desdits combats et ébats nocturnes, pour excitantes qu’elles soient, sont des activités exténuantes. De quoi dormir quelques vingt heures par jour.

Dormir, ça oui, mais d’une oreille seulement, se rappela le chat, cessant brusquement sa ronronnade. L’évocation de lointaines mégapoles sans félin et de ceux délogés des quartiers Roms lui fit presque craindre que cette situation ne lui arrive à lui et sa bande. Après tout, son observation du monde et la rencontre de centaines d’étrangers semblaient lui souffler que les Hommes ont souvent le chic pour minimiser ce qu’il y a de plus important : la diversité, la perception de l’environnement et le flegme. De son point de vue, plus encore que la gentrification croissante de son quartier ou les gloses de bigots musulmans et de la ville numérique, c’est que l’on puisse élever et louer un chat électronique, un certain Tamagotchi, qui lui était particulièrement atroce. L’idée que l’on puisse passer plus de temps auprès d’un logiciel singeant un chat docile plutôt qu’auprès d’un vrai, ainsi que le refus des citadins d’explorer davantage les méandres du sommeil commença à stresser le félin. Ignorants, miaula t-il mollement avant de s’étirer de tout son long. Il bailla à s’en décrocher la mâchoire, se lécha les coussinets des pattes avant puis descendit sur le pavé pour quémander une caresse. Un vieillard accompagné d’un saz lui adressa poliment la parole. Chic, quelqu’un qui me comprend ! Ronronna le chat en se frottant aux jambes du musicien.

***

Texte écrit par Aymeric Bôle-Richard, pour Microtokyo, qui invite sur son site le texte de Matthieu Duperrex « L’espace public d’Istanbul entre chats et chiens », pour Urbain, trop urbain… dans le cadre du projet des vases communicants: “Le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre.”

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10 commentaires sur “Les chats de Galata”

  • brigetoun dit :

    honorée d’avoir suivi ce chat journaliste, sociologue, politique, doué aussi pour le plaisir des mots

  • marie oiseau dit :

    Bien vu, la ville du point de vue des chats …

  • Nicolas dit :

    Bravo ! Je me réjouis de constater que quelqu’un a si admirablement rendu compte de la très intéressante vie des chats de Galata, que j’ai moi-même observée avec délice ! …

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