Miroirs de la ville #14 Rétro-futur ! Demain s’est déjà produit

Le mardi matin, Urbain, trop urbain promène un livre le long du Web. Les liens reflètent une veille hebdomadaire diffusée sur TWITTER, mais c’est le livre qui va s’y mirer. Tirer de cet exercice spéculaire un répertoire symbolique, une éthique de la ville, comme le voudrait le genre du miroir ?

> Miroir à partir de Raphaël Colson, Rétro-futur ! Demain s’est déjà produit (Éditions Les moutons électriques, 2012).*



C’est une esthétique du futur antérieur dotée d’une grande pluralité d’expression dans la culture populaire, notamment dans la bande dessinée et les films de science-fiction, et qui se retrouve dans l’art contemporain et le design. Le rétro-futurisme essaime ses créations, sans s’y résumer, à travers deux courants principaux, le steampunk et le dieselpunk. C’est essentiellement affaire de période rétro-visitée :

« Le XIXe siècle est représenté par le steampunk et le XXe siècle par le dieselpunk (couvrant la période 1920-45) et l’atompunk (couvrant la période 1945-65). (…) Le néologisme steampunk a été forgé par l’écrivain K. W. Jeter, dans une lettre publiée dans les pages de la revue Locus, en avril 1987. Le néologisme dieselpunk a fait son apparition beaucoup plus tard, en 2001, en tant que terme marketing créé par le designer de jeu vidéo Lewis Pollak, qui désirait se démarquer de la tendance steampunk pour décrire le jeu Chidren of the Sun. » (p.42)


Si l’avenir a eu de longue date une histoire, Blade Runner, de Ridley Scott (1982), marque sans doute l’émergence du rétro-futurisme comme phénomène culturel de masse, notamment grâce au jeu de citations induit vis-à-vis de la Metropolis de Fritz Lang, dont les décors mis en vie par le génial chef opérateur Eugen Schüfftan allaient eux-mêmes puiser dans le dessin utopiste de Metropolis of Tomorrow, par Hugh Ferriss (1929). Ces emboîtements sont une des marques majeures du rétro-futurisme.


En même temps, Blade Runner esquisse le cyberpunk : y domine une caste détentrice de technologies avancées et façonnant un monde hyper-capitaliste d’oligopoles qui instrumentalisent des êtres hybrides, des cyborgs. L’univers urbain cyberpunk est lui aussi fait de fusion et d’hybridation, « marqué par l’omniprésence d’hyper-mégapoles dont les tours vertigineuses doivent beaucoup aux gratte-ciel de l’architecte utopiste Hugh Ferriss et à la Metropolis de Fritz Lang. » (p.33) Il s’agit de « l’une des fonctions de la fiction rétro-futuriste : la fusion des motifs, des figures et des thématiques de l’imaginaire passé. » (p.32)


Loin de se retrouver dans un lointain inactuel, ce jeu de fusion et de développement métaphorique a quelque chose de suranné, qui produit sans doute son charme. Étudiant la représentation de Los Angeles en 2019, Mike Davis rapportera la tour Tyrell de la scène d’ouverture de Blade Runner à un étrange anachronisme science-fictionnel, au sens où tout était déjà dessiné chez Raymond Hood ou Francisco Mujica. Guère étonnant alors que l’impulsion utopique de certains architectes continue de se retrouver dans les planches des contemporains, chez Lebbeus Woods par exemple, et sous des abords fictionnels souvent dystopiques.


Le goût de revisiter le patrimoine futuriste des années 1930 à 1950 donne lieu à une esthétique de patchwork, soit faite de « relectures fictionnelles » naïves, soit contemplant par ce regard rétrospectif « une architecture de rêves brisés » (l’expression est de William Gibson, auteur de Neuromancien). Le Mister X de Radiant City prétend faire de la psychétecture, une science urbanistique technocratique chargée de trouver le bon design pour améliorer la santé mentale des résidents. Mais les matériaux bon marché qui servent à construire la ville altèrent ce rêve monolithique… Il est étonnant de constater combien d’anciens rêves totalitaires, tels que la Nouvelle Moscou de 1938, sont proches de ces fictions.

En 1984, l’exposition itinérante intitulée « Yesterday’s Tomorrow’s, Past Visions of the American Futur » allait consacrer le genre, et si l’on en croit l’affiche de l’exposition en cours à la Cité de l’architecture, empruntée à Harvey Wiley Corbett (1910), la réactivation des vieux fantasmes futuristes est toujours vive. Le rétro-futurisme est métatextuel par définition, érudit et baroque. Manhattan, Gotham et Metropolis s’y percutent dans une même parabole éducative.


On goûte sans risque le caractère manifestement propagandiste de ces imageries « rétro », qui sur la maison du futur avec ses automatismes, qui sur la robotisation des services, qui sur les gratte-ciel, les métros suspendus, les zeppelins de toutes tailles ou bien les technologies guerrières.

World of Tomorrow, Road of Tomorrow, Futurama, Tomorrowland de Disney… C’est une esthétique du passé antérieur où Jules Verne et son prodigieux imaginaire géographique, sert de père fondateur à Peeters et Schuiten.

La ville américaine, mais surtout Manhattan, cadre d’innombrables polars métaphysiques, est pétrie de ces futurs introuvables. Le « manhattanisme » a d’ailleurs été le produit majeur d’exportation d’un futur utopique de l’autre côté de l’Atlantique, à Paris ou Londres.


Plus profondément, le rétro-futurisme embarque une anthropologie et une réflexion politique. La sortie de Star Wars au cinéma, en 1977, relance le genre du space opéra en lui donnant l’amplitude inédite du mythe auquel nous pourrions appliquer les instruments de l’anthropologie structurale. À la différence de l’avenir résolument sombre de THX 1138 (1971), Georges Lucas s’adonne ici au récit d’aventure futuriste. Mais c’est aussi une fable qui renégocie d’anciennes modélisations futuristes. La ville-planète de Star Wars, Coruscant, met en espace une classique lutte des classes tandis que les référents architecturaux des autres planètes alternent entre la ville lacustre utopique et le village brutaliste. L’Empire est dominé par des technocrates à la logique passéiste qui « arraisonnent » le monde avec des machines, à quoi s’oppose l’agir social hybride de l’Alliance qui trouve son dénouement dans une fête rousseauiste de la fédération.


Par son mouvement même, le rétro-futurisme écrit une histoire contrefactuelle, une uchronie paradoxale qui respecte la chronologie de certains faits, surtout les deux guerres mondiales et la période de guerre froide, toutes déterminantes pour les fictions du dieselpunk et de l’atompunk. Dans les œuvres rétro-futuristes, le mouvement uchronique de l’histoire aboutit bien souvent à des mondes désenchantés et dystopiques. Nous Autres, le roman d’Evgueni Zamiatine (1921) est une des premières contre-utopies où la machine totalitaire a une emprise universelle sur les vies humaines. Il n’empêche que le procédé uchronique reste un formidable amorceur de fiction, graphique ou littéraire. Dans son Complot contre l’Amérique, Philip Roth s’est servi de ce même procédé, imaginant un Lindbergh nazi devenant président des États-Unis.


Enfin, grâce à leur jeu de « flashforward », d’anticipation rétrospective, les avant-gardes futuristes façonnent notre présent, lequel en vient à se confondre avec l’imaginaire de la science-fiction :

« D’une certaine manière, le mouvement cyberpunk s’est retrouvé victime de la justesse de son regard prospectif : l’urbanisation galopante de notre environnement, la privatisation de nos structures (sociales, politiques et économiques), ainsi que les conséquences de la révolution technologique (l’informatisation à outrance et la dépendance qui en résulte) n’appartiennent plus au songe futur, tout ceci est devenu réalité, et ce, très rapidement — toujours plus rapidement d’ailleurs. » (p.125)

Dans le dieselpunk, la ville binaire et stratifiée est une métaphore de désordres psychiques qui nous menacent, comme dans l’univers de Brazil (1985) : « la bureaucratie et l’aliénation suintent dans ses couloirs sans fin et cet espace qui ne cesse de se refermer sur les personnages. La ville est un monde clos, régi par des règles innombrables et ubuesques. » (p.161) Seul un songe icarien nous permet de nous évader…

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Rétro-futur ! Demain s’est déjà produit

Raphaël Colson

Date de parution : 24/02/2012

Éditions Les moutons électriques

420 pages — 25 € TTC

Et si vous achetiez cet ouvrage chez un libraire ?

Ombres blanches, Le Genre urbain, Mollat, Decitre (liste non exclusive).

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