Neozoon: «nos animaux sont d’authentiques produits de la ville»

Il s’agit d’un groupe d’artistes dont la rigueur formelle dépasse ce qu’on voit d’habitude estampillé « street art ». Neozoon, littéralement « nouvelle espèce », désigne l’animal introduit par l’homme dans un écosystème qui n’est pas le sien. Kangourous, coyotes, renards, cerfs, ours, lapins, tigres, moutons… Neozoon tapisse stratégiquement les murs de nos villes et interroge notre rapport à l’animal. Interview de ces mystérieuses dames à la fourrure qui gardent encore leur anonymat.



> J’ai cru comprendre que vous êtes un trio d’artistes, des femmes portant d’horribles masques de vieillards pour garder l’anonymat ? Alors, vous vivez à Paris, Berlin ou les deux ?

Oui, tu as raison. Nous habitons entre Berlin et Paris, mais de quels masques parles-tu au juste? (rires)

> Depuis quand Neozoon existe-t-il ?

Neozoon existe depuis 2008 et notre très cher et exclusif “manteau de rat musqué” n’a pas été recyclé avant 2009, si nos souvenirs sont bons.

> Pourquoi votre site Internet s’ouvre-t-il par une citation de la Planète des singes ?

La Planète des singes est une satire sur les œuvres et destinées de notre civilisation. Nous aimons ce film surtout à cause de ces dialogues maladroits qui y forment de larges pans involontairement drôles. Comme lorsque le pagne que porte le personnage principal est attrapé par les grands singes, « Otez vos pattes puantes de moi, bande de sales petits cons de singes ! » Nous aimons l’idée de changer la perspective, même si le film n’est pas précisément d’une grande subtilité. Il n’en reste pas moins inspirant.

> À part lors des expositions auxquelles vous participez, beaucoup de votre réputation tient au street art. Vous opérez la nuit et en toute discrétion ? Vous n’avez jamais eu de problème lors de ces collages de peaux ? Quels sont vos meilleurs et pires souvenirs associés à votre travail dans la rue ?

La plupart du temps nous travaillons pendant la journée et nous n’avons jamais eu de problème. Heureusement que les gens continuent à montrer un certain respect envers les vieilles dames ! Le pire souvenir est toujours quand vous arrivez le lendemain et que vous trouvez votre travail déjà anéanti. Et le meilleur souvenir était quand nous avons fait un collage sur le mur d’un musée des plus vénérables. D’abord, ils ont protesté, mais réflexion faite, ils ont placé un petit cartel avec notre nom dessus…

> Selon le mythe de Prométhée, Epiméthée avait fait une faute en répartissant les pouvoirs entre les animaux : il avait oublié l’homme, sans fourrure ni griffe pour se protéger du froid et des prédateurs. Que vous inspire ce mythe ?

Il nous incite à penser l’homme comme « fierté de la création ». Comparé aux animaux, les humains ne sont pas naturellement protégés. C’est pourquoi ils sont si dépendants des animaux — de leur force, de leur peau et… de leur viande. Les humains ont aussi besoin des maisons, des villes, de l’huile, de beaucoup d’autres minéraux, de la pluie des forêts tropicales, de l’énergie nucléaire, etc .Son impuissance, sa nudité et sa faiblesse en face d’obstacles naturels font de l’homme l’espèce la plus agressive. Ne trouvez vous pas cela bizarre ?

> Deleuze disait qu’il n’y a plus beaucoup de « rapport animal à l’animal ». La viande est achetée sous cellophane, les abattoirs ayant généralement déserté le milieu urbain ; et d’autre part, il y a une grande majorité d’animaux de compagnie trop bien dressés, cajolés d’attentions anthropomorphes. D’où le déplacement des valeurs que vous semblez défendre. C’est le rôle de l’art que d’opérer ce déplacement ?

Absolument. Nous indiquons seulement ce que nous voyons, entendons et lisons. Nous notons et nous demandons: « Qu’est-ce qui distingue l’homme de l’animal ? N’y a-t-il pas quelque chose de très artificiel dans la ligne de démarcation entre l’humain et l’animal ? Et peut-elle être vraiment maintenue contre l’évidence scientifique de l’évolution ? » Peut-être serait-il intéressant de renouveler cette question de la distinction entre les animaux et les humains. Chaque medium que l’art offre est une façon de prolonger le questionnement ou d’y répondre.

> Le neozoon est une « anomalie sauvage », y compris dans la nature. Quelle nécessité y a-t-il à l’implanter en milieu urbain ?

Nos animaux sont d’authentiques produits de la ville. Ils passent la plupart de leur existence en qualité de manteau de fourrure — pour vêtir ou « décorer » quelque vieille dame. Donc pour nous c’était juste la prochaine étape logique que de les ramener à leur première forme et d’organiser leur retour dans la ville.

> L’ours à Berlin, des agneaux à côté des anciens abattoirs de la Villette à Paris, des taureaux à Madrid… Vous « lâchez » souvent les neazoa a des endroits très signifiants…

L’endroit que nous choisissons dépend de plusieurs critères. Souvent, les animaux sont culturellement associés à ces endroits : les chevaux à Vienne, où l’école d’équitation espagnole parvient à émouvoir des spectateurs jusqu’aux larmes depuis plus de 430 ans, grâce à l’équitation classique. Ou bien le cerf à Potsdam, en référence à l’obsession qu’avait le dernier empereur pour la chasse.

> S’agit-il d’un retour à l’animal totémique ?

Nous n’aurions rien contre le totémisme en tant que concept social dans les sociétés urbaines, mais ce n’est pas notre but avéré.

> Vos graffitis en poils semblent intéresser les militants végétariens ; ils aimeraient bien reprendre à leur compte votre travail. Est-ce que d’être ainsi interprétés vous indiffère ?

Le fait de travailler sur l’animal mobilise toujours les gens. Allez savoir pourquoi ? Chacun sait tout de même ce qui se trame dans l’industrie alimentaire et dans le conditionnement de la viande, et il semble y avoir une forme de mauvaise conscience collective permanente.

> Le matériau que vous choisissez — les manteaux de fourrure — est un produit du recyclage. Vous aimez jouer avec ce genre de thématique environnementale qu’on nous assène souvent avec des injonctions morales : « recycler pour sauver la planète » ?

Il ne s’agit pas que de recyclage. Dans notre cas, il s’agit de ce que nous recyclons. La fourrure est vue comme un objet de luxe, quand nous le récupérons, elle n’est plus qu’un déchet sale, mais toujours chargé émotionnellement. Bien plus qu’un morceau de viande emballé dans du plastique… C’est ce qui nous rend ce matériau précieux.

> Est-ce que les chats et lapins écrasés sur les routes de campagne constituent pour vous, de la même façon, une « exposition » ?

Une exposition se doit d’être quelque chose qui comporte une intention. Dans le cas que tu cites, « l’exposition » manque de concept, pas vrai ? Cette exposition nous paraît plutôt mauvaise…

> Où avez-vous appris à jouer du cor de chasse ?

Nous sommes des chasseurs passionnés et aimons jouer d’instruments traditionnels. Avec les cors de chasse nous communiquons avec nos collègues du règne des cerfs.

Interventions/expositions en 2010-2011 :

2011 Permaculture, Neurotitan, Berlin (D)

2011 Localize – Das Heimatfestival, Localize e.V., Potsdam (D)

2011 Artaq 2nd Urban Arts Awards, Angers, Paris Berlin (F, D)

2011 Street Art Passage, MuseumsQuartier, Wien (A)

2011 MaSAT, PublicAdCampaign, Madrid (E)

2011 Raum für Freunde, Kunstverein Wolfsburg (D)

2011 HEY! Modern Art & Pop Culture, Musée de La Halle Saint Pierre, Paris (F)

2011 L’association Le M.U.R, Paris (F)

2011 Das Kino der Tiere. Eine kurze Geschichte des Tierfilms, Internationale Kurzfilmtage Oberhausen (D)

2010 Stranded In The Future, Spor Klübü, Berlin (D)

2010 Parcours Carne, La Villette, Paris (F)

2010 Ostrale’10, Ostragehege, Dresden (D)

2010 Das Manteltier – the non-toed fur-coatie, Allwetterzoo Münster, Zoo-Magdeburg (D)

2010 Urban Interventions, Urban Art Info Gallery, Berlin (D)

2010 Madposter, Streetartfestival, Madrid (E)

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