Le lendemain de la veille urbaine #26

Le lundi matin à heure fixe, Urbain, trop urbain donne sous forme de chronique un petit résumé des meilleurs liens glanés sur Internet lors de la semaine écoulée. Le fonctionnement est simple : le taux de consultation des URL diffusées sur notre compte Twitter fait le partage statistique, charge au rédacteur de trouver un fil rouge dans les liens ainsi sélectionnés par cet arbitraire de l’audience…



Elles ne renaîtront pas, les familles.

La ville, aujourd’hui, a besoin d’un rythme

qui la tienne et l’ordonne entièrement.

Il le faudrait souple et pourtant solide :

un fil de fer qui traverse les âmes

comme les perles d’un ample collier.

La ville tâtonne, s’obstine ;

elle réussit à lier les corps en masses plus compactes,

d’où montent des touffes d’idées

qui ont la corolle plus large que les idées quotidiennes.

Ainsi, pareil au tas de sable

qu’avec leurs pelles en bois blanc

les enfants des squares façonnent,

et qu’ils rêvent d’exhausser démesurément,

les églises, les parcs, les musées, les théâtres,

tous les morceaux de dieu peinent pour être grands.

La ville médite par eux.

En semaine, elle a trop d’ouvrage,

elle pense comme elle peut.

Mais le Dimanche elle a le temps de réfléchir ;

elle se dit : « Qu’est-ce que c’est que l’univers ?

À quoi ressemble-t-il celui qui la gouverne ?

Si le monde n’était qu’une ville infinie ? [1]

Certaines semaines sont marquées par la reconnaissance. On a juste envie de dire « merci ». Je faisais un petit point dimanche sur notre Appel à contribution en cours, sur les suggestions qui nous arrivent, et sur tous les relais dont nous avons bénéficié. À commencer par François Bon et Publie.net qui prennent le risque d’accueillir un nouvel objet éditorial dont on ne sait pas encore, précisément, à quoi il va ressembler. Et puis à ceux, compagnons ou institutions, qui ont généreusement diffusé notre appel, j’aimerais dire « merci » : Le blog de la ville, Ecosistema Urbano, Crévilles, l’Ordre des Architectes, Littératures d’Extrême-Orient, Calenda.

Au commerce de la ville, nous usons de points de repère qui sont moins notre fait d’autorité, de « marquage », que d’un jeu d’usage entre la ville et nous. Dans Playtime de Tati, la ville est une image qui vient en reflet des interactions avec un espace urbain indifférencié. Qu’on appelle cela un décalage, une permutation ou un jeu, c’est de ce type de geste dont nous aimons nous reconnaître chacun les héritiers, et que le sentiment de gratitude revêt d’un chatoiement neuf.

Enfants des squares, nous façonnons des promesses de ville ; et la ville est en miroir ce qui porte sur les jeux d’enfants un regard nostalgique. L’espace de la ville s’ouvre dans cet entre-deux où s’engouffrent les pratiques, les apprentissages, la mémoire, etc., mais aussi l’usage, essentiel, de la distance. À Baltimore, une exposition en cours l’affirme : « une ville ouverte (open city) est un espace où chacun peut se sentir le bienvenu ». De tous et de chacun mis en relation et en confrontation d’usages, et qui savent gré à la ville pour ce possible : oui la ville elle-même en a besoin comme idée ou cosa mentale, ce que nous avons affirmé dans l’acte de naissance éditorial d’Urbain, trop urbain et qui nous est parfois opposé comme un insidieux conservatisme. Alors qu’au contraire nous ne faisons que remercier le multiple qui nous dépasse, ce que le redoublement d’urbain désigne, au risque de « la mort de la ville ». Mais ce n’est pas grave. Dans un champ philosophique dont nous nous sentons proches, que de mésinterprétations avons-nous lues sur « la mort de l’homme » qu’annonçait Michel Foucault à la fin des Mots et les choses.[2]

Movitcity l’écrit à juste titre, « le morcellement schizophrénique du corps de la ville est perpétué quotidiennement par des armées de taupes spécialistes de l’urbain ». Il est salutaire d’éviter la réduction de la ville à ses fonctions, activités et centralités ; et de faire place au vide, qui est « plein des relations ». Regardez à Mitte ou Kreuzberg, à Berlin : les buildings fichent dans le sol une quotidienneté de béton, un être-là d’indéchiffrable neutralité. Ils sont comme des constantes météorologiques ; c’est-à-dire que « l’atmosphère » est un acte d’interprétation qui ne leur appartient pas, mais est de notre fait. Ainsi, une foule sentimentale investit le monde comme « expérience », et donne corps à la ville. Entrons, reconnaissants, dans cette respiration, et que nul ne se soucie plus de l’arithmétique des rues et avenues de Manhattan sinon comme suite d’équations sans résolution.

La semaine dernière, parmi les beaux liens urbains, il y avait aussi…

Visiter un classique architectural: Walden 7, par Ricardo Bofill http://ow.ly/4GWcl // L’accessibilité en ville, vraiment plus de limite… http://ow.ly/4GWoP // Ce que charrette veut dire chez les archis http://ow.ly/4GZZh // Interview de Saskia Sassen pourquoi le mouvement de globalisation s’accommode du repli national http://ow.ly/4H4XN // Pour une conception épidémiologique de la ville, avec Saskia Sassen http://ow.ly/4IMvB // Robert Venturi & Denise Scott Brown interviewés http://ow.ly/4H6ap // Cas d’étude: le concours de la Grande Arche à la Défense http://ow.ly/4HORE // Une Vénus à la fourrure rode en ville http://ow.ly/4HRwa // The Cine-Tourist est un site Web sur les connexions entre les cartes et les films http://ow.ly/4HVIw // Faiseurs ou fauteurs d’ambiance? http://ow.ly/4HY6f // La ville virtuelle, boîte de dérivation? http://ow.ly/4IImc //  Il fait de nouveau beau; les punks à chiens sont à nouveau dérangeants dans le paysage… Une solution: http://ow.ly/4IPA0 // Portrait croisé de Jane Jacobs et d’Andy Warhol http://ow.ly/4ITUP // Voïna, comment ne pas les admirer? http://ow.ly/4J7Cu // Hommage à Goethe http://ow.ly/4JEzC // Entretien avec Dave Jordano, photographe de Detroit http://ow.ly/4JEmX // Filmer les rues, les immeubles, les routes, les chantiers, les lieux de passage http://ow.ly/4GWMh // Addition et insertion en architecture http://ow.ly/4HbKg // Camouflage d’un paysage industriel, certainement pas pour des motifs esthétiques http://ow.ly/4HZVZ // La suite de la leçon de camouflage http://ow.ly/4IKy7 // La Route du Tôkaidô http://ow.ly/4GX22

***

[1] Jules Romain, « Dimanche », La vie unanime, Poème 1904-1907, Éditions Gallimard, 1983, pp.99-100.

[2] Je fais référence à la très belle fin de l’ouvrage : « Une chose en tout cas est certaine : c’est que l’homme n’est pas le plus vieux problème ni le plus constant qui se soit posé au savoir humain. En prenant une chronologie relativement courte et un découpage géographique restreint — la culture européenne depuis le XVIe siècle —, on peut être sûr que l’homme y est une invention récente. Ce n’est pas autour de lui et de ses secrets que, longtemps, obscurément, le savoir a rôdé. En fait, parmi toutes les mutations qui ont affecté le savoir des choses et de leur ordre, le savoir des identités, des différences, des caractères, des équivalences, des mots, — bref au milieu de tous les épisodes de cette profonde histoire du Même — un seul, celui qui a commencé il y a un siècle et demi et qui peut-être est en train de se clore, a laissé apparaître la figure de l’homme. Et ce n’était point là libération d’une vieille inquiétude, passage à la conscience lumineuse d’un souci millénaire, accès à l’objectivité de ce qui longtemps était resté pris dans des croyances ou dans des philosophies ; c’était l’effet d’un changement dans les dispositions fondamentales du savoir. L’homme est une invention dont l’archéologie de notre pensée montre aisément la date récente. Et peut-être la fin prochaine. Si ces dispositions venaient à disparaître comme elles sont apparues, si par quelque événement dont nous pouvons tout au plus pressentir la possibilité, mais dont nous ne connaissons pour l’instant encore ni la forme ni la promesse, elles basculaient, comme le fit au tournant du XVIIIe siècle le sol de la pensée classique —, alors on peut bien parier que l’homme s’effacerait, comme à la limite de la mer un visage de sable. » — Michel Foucault, Les mots et les choses, Éditions Gallimard, 1966, p.398.

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