Le lendemain de la veille urbaine #28

Le lundi matin à heure fixe, Urbain, trop urbain donne sous forme de chronique un petit résumé des meilleurs liens glanés sur Internet lors de la semaine écoulée. Le fonctionnement est simple : le taux de consultation des URL diffusées sur notre compte Twitter fait le partage statistique, charge au rédacteur de trouver un fil rouge dans les liens ainsi sélectionnés par cet arbitraire de l’audience…


La mise en spectacle du monde est à elle-même sa propre fin ; en ce sens, elle veut

exprimer la fin de l’histoire, sa mort. Les ruines, elles, donnent encore signe de vie.

Les décombres accumulés par l’histoire récente et les ruines surgies du passé ne se ressemblent pas.

L’écart est grand entre le temps historique de la destruction, qui dit la folie de l’histoire

(les rues de Kaboul ou de Beyrouth), et le temps pur, le « temps en ruines », les ruines

du temps qui a perdu l’histoire ou que l’histoire a perdu. [1]

À Brooklyn et New York, l’explorateur urbain Steve Duncan expérimente la puissance d’évocation des vestiges, pourtant pas si anciens, comme si la ville en surface refusait de livrer à nos semelles l’épaisseur de son histoire : ironie de la patrimonialisation, dont nous entretenait Iain Sinclair cette semaine. « Un jour viendra peut-être où sur les ruines des monuments romains pèseront les troupeaux » écrivait Léopardi. J’ai déjà brossé ici quelques aspects de l’équivoque patrimoniale dans la visite des ruines. La passion des Antiques n’en demeure pas toujours à la contemplation parnassienne d’un paysage dont on a largement perdu les clés sémantiques. Selon Marc Augé, les ruines sont paradoxalement en train de disparaître « comme réalité et comme concept » au profit des non-lieux, alors que nous vivons une curieuse époque de destructions massives.

La fabrique de poupées abandonnée laisse un sentiment étrange, les moules parmi les moisissures et les pantins désarticulés pourraient faire quelques assemblages à la Hans Bellmer. Toute archéologie recèle des arrière-fonds et des tiroirs gigognes, notamment politiques. Une ville labyrinthique de l’époque de Mao dort sous Pékin. De quel projet fou est-elle le témoignage ? Elle a été creusée dans les années 1970, mais personne ne s’en souvient. Sous les néons de Las Vegas, il y a d’immenses tunnels d’évacuation en béton qu’on peut visiter, des drains parfois « habités » : environ 300 personnes y vivent ou y séjournent temporairement. Qui pour le savoir ?

Les no man’s land de Berlin disparaissent, les oiseaux de sinistre mémoire ont été remplacé par des anges déchus qui, à la différence de ceux de Wenders, ne semblent plus avoir que la provocation comme expression de l’impermanence des choses dans un temps pur, non conditionné par la consommation. Voici venu le temps des destructions verticales. Aujourd’hui, Abu Dhabi délire en ruines modernes, d’un langage corinthien : Norman Foster y a dessiné des tours de 60 étages et plus, en forme dérisoire de colonnes d’un temple antique. Les ruines deviennent insanes.

La vieille Europe s’occupe soigneusement de ses friches. Alors que nous avons des témoignages constants de ce que la figure du rapace promoteur qui fait « Main basse sur la ville » a encore de beaux jours devant elle, l’architecture espagnole en crise se cherche des voies de rebond. C’est ainsi qu’à Valence, des structures imaginaires de lego poussent dans les friches urbaines et autres espaces délaissés. Ces univers de métastases trouvent une incarnation, cette fois-ci bien réelle, à Séville. Comme l’écrit notre amie Ethel Baraona, les mégastructures et autres superorganismes d’Archigram, Superstudio ou Archizoom se bousculent dans notre répertoire des figures utopiques désormais « classiques », mais une timide réalisation mycologique ne laisse pas de provoquer des remous et polémiques sans fin.

La friche dit le délaissement et la déprise d’un espace. Elle est donc propice au fantasme architectural ailleurs contenu dans la logique de « l’emprise » — la terminologie des métiers du bâtiment parle d’elle-même. Un viaduc italien abandonné peut ainsi devenir le support structurel d’une nouvelle colonie, camp de vacances solaire. Délaissant le sol, nombre d’utopies urbaines ont investi le ciel d’un monde de Gulliver. Comme dans un paysage des idées platoniciennes, nous trouverions là-haut, enraciné dans le ciel, ce que nous ne reconnaissons plus comme nôtre ici-bas. Car en regard, c’est un dystopique panopticon qui s’étendrait à la surface de la planète.

« La ville montre à qui veut le voir son derrière en boîtes à ordures », écrit Céline. Entre les tentatives d’évasion et le noir accablement, demeure la considération possible d’un espace qui fuit, troué de vides alvéoles pour y loger la conscience. Étalé, l’espace « sans qualité » est comme une friche en dispersion infinie. Le paysage vaguement surréel de nos villes prises en bordure se déroule sous nos fenêtres, notamment celles du chemin de fer. Peut-être que l’ère de l’architecture monde ouverte avec un Le Corbusier chevauchant en avion les fuseaux horaires est-elle amenée en définitive à se refermer, en silence, dans les friches fuyantes de la banlieue. Il faut prendre le risque de cette dissolution sans promesse.

La semaine dernière, parmi les beaux liens urbains, il y avait aussi…

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[1] Marc Augé, Le temps en ruines, Éditions Galilée, 2003, p.131.

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