Miroirs de la ville #6 Le capitalisme contre le droit à la ville. Néolibéralisme, urbanisation, résistances

Le mardi matin, Urbain, trop urbain promène un livre le long du Web. Les liens reflètent une veille hebdomadaire diffusée sur TWITTER, mais c’est le livre qui va s’y mirer. Tirer de cet exercice spéculaire un répertoire symbolique, une éthique de la ville, comme le voudrait le genre du miroir ?

> Miroir à partir de David Harvey, Le capitalisme contre le droit à la ville. Néolibéralisme, urbanisation, résistances (Éditions Amsterdam, 2011).*



Quelque part en Irlande, quelqu’un a patiemment édifié une maison-sculpture composée de briques de… billets de banque mis hors circulation. Pas de meilleure métaphore de la crise d’origine immobilière qui frappe ce pays comme tant d’autres. Les maisons implosées de Dan Havel et Dean Ruck à Houston, Texas, énoncent quelque chose de comparable : le signe du crash et de l’effondrement sur soi de l’immobilier. Entre les tours qu’on ne construira pas et la côte surbétonnée d’Alicante, l’Espagne nous instruit d’un même malaise. Quel rapport noue la ville à la crise ?

La thèse du géographe David Harvey est simple : les concentrations démographiques et géographiques que sont les villes doivent leur dynamique au besoin du capitalisme d’écouler le surproduit. Dans cette voie, comme dans la fameuse fresque de Diego Rivera, les villes cristallisent du temps de travail et des rapports de classes. En effet, dans la doctrine marxiste dont se revendique Harvey, le surproduit, c’est la valeur gagnée par le capital dans le produit du travail grâce au surtravail (le travail non payé générant la plus-value).

La croissance des taux de profit et la quête de la plus-value, consubstantiels au capitalisme, mobilisent utilement le surproduit à travers l’urbanisation. La progression des infrastructures urbaines est en ce sens attachée au jeu de l’investissement et de la dette : les villes « avalent » le surproduit et sont pour le capitalisme un moyen essentiel de tirer des intérêts d’une partie de la plus-value. Quand le surinvestissement pointe, c’est la crise.


Le phénomène n’est pas nouveau. En 1868 s’effondre ce qui a soutenu l’haussmannisation de Paris, à savoir l’hypermobilisation du système financier. Robert Moses, qui a conduit New York à la catastrophe de la suburbanisation à coups de dispositifs fiscaux était un admirateur et thuriféraire du Baron Haussmann. Son influence s’est érodée avec les crises urbaines des années 1960 et le surgissement d’oppositions conservatrices de la ville, notamment sous l’égide de Jane Jacobs. Si l’on en suit la genèse, on se rend compte que la crise de la fin des années 1960, ponctuée d’émeutes ou de révolutions urbaines telles que 1968 en France, s’est amplifiée « d’abord avec l’éclatement de la bulle immobilière mondiale de 1973, puis avec la banqueroute de la ville de New York en 1975 » (p.17). Eh non ! Il n’y a pas eu qu’une crise pétrolière. Celle-ci a été précédée, six mois auparavant, d’une crise immobilière de première importance… Quant à New York, c’est la France et l’Allemagne de l’ouest qui ont apaisé ses financiers en la renflouant…

Ainsi, la skyline de New York ou d’autres capitales mondiales témoigne outrageusement par ses gratte-ciel des appétits financiers : « il apparaît de manière très évidente que des booms immobiliers ont précédé chacune des crises de 1929, 1973, 1987 et 2000 » (p.54). Les sociétés financières stimulent à tout prix le marché immobilier et les plus grands monuments de celui-ci, leurs icones démesurées, tel l’Empire State building ou les nouvelles tours de Ground Zero, sont souvent livrés en pleine récession. Ce sont là des architectures de la crise.


Le mécanisme de la titrisation des prêts immobiliers et la création du second marché hypothécaire place la ville contemporaine dans une situation comparable au Paris de l’haussmannisation, placé dans les mains des frères Pereire, mais à une échelle inouïe aujourd’hui. L’indice Case-Shiller sur l’immobilier américain fait apparaître des courbes spectaculaires qui sont l’exact pendant des idéalités mathématiques sur lesquelles se sont bâties des fortunes.

Selon un rapport de la Banque mondiale de 2009, les marchés hypothécaires résidentiels « présentent à présent plus de 40% du produit intérieur brut (PIB) des pays développés ». 70% de propriétaires aux Etats-Unis au niveau le plus haut (2004) : cela laisse songeur sur les capacités du marché à inventer des incitations à la construction avec la complicité de l’État (Fannie Mae et Freddie Mac sont des produits du gouvernement fédéral). Comme le disait Karl Polanyi, la société de marché vit sur l’illusion de l’autorégulation, alors que toutes les relations économiques sont toujours institutionnellement « encastrées ». Le résultat est connu :

« Avant la crise, il était estimé que la population Africaine-Américaine à faibles revenus des Etats-Unis avait perdu entre 71 milliards et 93 milliards en valeurs d’actifs du fait des pratiques prédatrices associées aux subprimes » (p.73).

La triste périphérie de Birmingham dans les années de la récession de 1970, le cinglant constat du mal-logement et de la progression de l’inhabitable en France aujourd’hui… Et puis le nombre de sans domicile fixe en Grèce qui fait un bond d’environ 25% depuis 2009… Les « Shrinking cities » comme Détroit ou Phoenix… Tous ces phénomènes sont symptomatiques du mouvement cyclique des investissements que les politiques keynésiennes ne parviennent pas à atténuer.


La titrisation est une véritable « construction fétiche » du capitalisme, une magnifique aubaine de génération de capital fictif qui entraine le foncier dans une spirale spéculative (chaîne de Ponzi). Comme l’urbanisation marque des durées de vie, un taux de renouvellement  et des temps longs d’amortissement des investissements, elle absorbe idéalement la suraccumulation de capital. Avec l’urbanisation du capital, les stratégies d’oligopoles, la concentration financière et la maîtrise des flux de marchandises arbitrent entre les géographies du capital ; elles font des inégalités spatiales un nouvel instrument de « rente différentielle » par et dans l’espace (Roger Brunet).

Vous le savez sans doute, environ 50% du béton de la planète est coulé en Chine depuis une décennie. L’urbanisation de la Chine et de quelques mégapoles est donc un facteur de stabilité relative du capitalisme financier. Des paysages urbains étranges aux allures de mirages sont inventés par la dette. Les liens croisés entre l’urbanisation, l’accumulation de capital sur le foncier et les banques centrales, les financiers, le développement du marché hypothécaire sont d’échelle mondiale, de Hong Kong à Dubaï en passant par Londres et sa City.


Or, la continuation de la guerre des classes s’éprouve dans d’autres médiations, au premier chef desquelles la culture. Ici encore, la ville est un bon témoin. Avec l’urbanisation conduite par l’écoulement du surproduit se répand un même « style de vie » de l’individualisme possessif, fait de centres commerciaux en périphérie, de multiplexes, d’un centre-ville gentrifié, colonisé de boulangeries et magasins apaisés où les touristes parlent globish. La circulation des biens est codéterminée par la circulation du capital monétaire et du capital productif (Livre II du Capital). « La civilisation actuelle confère à tout un air de ressemblance », disait Adorno à propos de la culture, ajoutant :

« Mais les projets d’urbanisme qui, dans de petits logements hygiéniques, devraient assurer la pérennité de l’individu comme être indépendant, le soumettent d’autant plus totalement au pouvoir absolu du capital qui est en fait son ennemi. De même que les habitants sont expédiés dans les centres des villes pour y travailler et s’y divertir en tant que producteurs et consommateurs, de même les cellules d’habitation s’agglomèrent en complexes bien organisés. L’unité évidente entre macrocosme et microcosme présente aux hommes le modèle de leur civilisation : la fausse identité du général et du particulier. Sous le poids des monopoles, toute civilisation de masse est identique et l’ossature de son squelette conceptuel fabriqué par ce modèle commence à paraître. » (Adorno et Horkeimer, La dialectique de la raison, ouverture du chapitre « La production industrielle de biens culturels »)


Les masses urbaines ont considérablement perdu de leur « droit à la ville » (Henri Lefebvre) par ce processus global de prédation et de formatage, et il ne s’agit pas seulement de l’immense flot de bidonvilles et de marginaux, ou bien des gated communities qui fleurissent (à Buenos Aires, elles représentent 40.000 ha au regard des 20.000 ha pour la ville elle-même), ni même des féodalités renouvelées qui sont un miroir grossissant de notre malaise quant à l’espace urbain. On ne peut oublier qu’il y a des vies derrières les fenêtres et qu’il y a cet habiter primitif qui nous lie intimement à ces blocs de béton aujourd’hui croulants.

Ce que dénonce Harvey face à cette réalité anthropologique, c’est le quasi nul contrôle d’instances démocratiques sur l’utilisation du surproduit dans l’urbanisation. La lutte pour ce pouvoir de contrôle serait, selon Harvey, le premier objet d’une volonté d’émancipation collective : c’est l’urbain et plus le travailleur ouvrier qui est le porteur de l’aspiration à davantage d’égalité.

« L’urbanisation est elle-même produite. Des milliers de travailleurs sont impliqués dans sa production et leur travail produit de la valeur et de la plus-value. Pourquoi ne pas reconceptualiser la ville comme site de production de la plus-value, plutôt que l’usine ? » (p.86)


L’emprunt de ces thèses à Henri Lefebvre n’est pas exempt des limitations que me semble comporter l’usage hypostasié de notions telles que « rue » ou « quartier », comme si « la rue » avait naturellement une « voix » ou un cri… La « transformation de la vie quotidienne urbaine », c’est tout le problème, doit émerger d’un monde fluide et désorganisé. Faire basculer nos chances de transformation sur des constructions « hétérotopes », à savoir des espaces sociaux « alternatifs », est hasardeux. Les places de ralliement démocratique avec leur terrible magnétisme plutôt que les bonus plazzas des promoteurs ?

Il y a une tension entre l’isotopie du pouvoir capitaliste imprimé dans l’espace rationnalisé, et l’hétérotopie des pratiques urbaines, qui sont désireuses d’utopie et revendiquent un « droit à la ville ». Pour certains architectes contemporains il faut donc absolument réintroduire du jeu politique dans la logique du bâti, afin que nous n’ayons pas cette drôle d’impression d’habiter Mouseland, et d’avoir pour seul choix politique celui entre les entrées rondes et les entrées carrées.

Quoi de plus urgent alors que de repenser la fabrique de la ville pour défendre les droits et libertés des hommes ? « En faisant la ville, l’homme s’est refait lui-même » estimait Robert Park, le fondateur de l’École de Chicago. La notion d’un « droit à la ville » ne se résume pas à la doctrine de l’homo œconomicus, aux seuls termes de l’accès aux ressources.

« Revendiquer un droit à la ville tel que je l’entends ici, c’est prétendre à un pouvoir de façonnement fondamental et radical sur les processus d’urbanisation » (p.9).

David Harvey a le mérite incontestable d’amener la pensée critique à s’énoncer à nouveau dans l’arène de discussion contemporaine sur les biens fondamentaux et les droits collectifs.

>> Pas de chronique mardi prochain en raison de la préparation de la sortie imminente du Shanghai Nø City Guide (merci de nous soutenir en l’achetant). Et puis suivez aussi Urbain, trop urbain sur Twitter et essayez de deviner ce que sera le prochain miroir de la ville !

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Le capitalisme contre le droit à la ville. Néolibéralisme, urbanisation, résistances

David Harvey

Date de parution : 24/08/2011

Éditions Amsterdam, Hors collection

96 pages — 7,50 € TTC

Et si vous achetiez cet ouvrage chez un libraire ?

Ombres blanches, Le Genre urbain, Mollat, Decitre (liste non exclusive).

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