Passe et repasse, belote et rebelote

J’ai passé l’hiver à mater les passants

Le printemps à mater les passants

L’été à les compter encore

Dépassés qu’ils étaient par un soleil abrupt.

Les passants passent leur vie à me passer devant le nez,

je n’ai pas assez de mains pour les dénombrer.

Je m’embrouille et je dois recommencer.

Leurs ombres servent de cadran solaire.

À l’heure où tout s’arrête sauf le métro j’ai mal au cœur, midi, faim, soif.

Et pour décalage horaire

des heures à pas coucher dehors, des heures clandestines.

Je suis jour après jour. Surnuméraire, invisible, passif, sans nom, sans but pourtant…

Encore là avec les deux autres qui, tout pareil,

comptent et recomptent, sandales, talons aiguilles, baskets, bottes, jupes, pantalons robes, jambes nues, roues de vélo, crottes de chien, papiers publicitaires jetés à la volée, balai en plastique vert, pigeons, morceaux de pain, à 12h45,46,47,48,49,50… et tournez manège, tournez et retournez, à droite à gauche, devant , derrière, passent et repassent, belote et rebelote.

J’habite place d’Arménie, Toulouse, France.

14h38 : Tiens regarde, ce pied bien décidé, le talon qui accroche le sol, lui il ne s’arrêtera pas, pas la peine de se fouler à lui sourire, eh !

15h10 : Elle a l’air pressée la petite dame sous ses grands sacs, elle doit porter toute sa vie dedans, je connais bien, elle n’a même pas jeté un œil sur nous, pourtant…

15h40 parfois certains se détachent du flot, du flou des pieds, des jambes et des chaussures, ça tient à pas grand chose, une démarche nonchalante, un arrêt subit, un demi-tour exaspéré, celui-là, il avait l’air d’être ailleurs, léger, aérien, amoureux peut-être… pas voulu le déranger

16h01 : Ils sont arrivés, deux tout en vert, avec des brosses et un rouleau, un seau et un air ennuyé. Ils se sont approchés des trois en face de moi. Mes deux potes et moi on s’est levés d’un bond :

- Vous allez faire quoi là ?

- On a des ordres, on doit les…

- Les quoi ? Non ça ne peut pas. Non. Vous n’allez pas faire ça, c’est les seuls que l’on connaisse ici, vous connaissez rien d’eux, nous oui.

- Ben si, il faut bien que l’on fasse notre travail, sinon après … et puis c’est bon quoi, c’est juste des trucs peints quoi ! Si les enfants de salauds qui font ça savaient ce qu’on endure tous les jours, la feuille de route, les murs, les portes, enfin tout quoi. C’est sans fin, sans fin. Tout ça pour rien, tous les jours…

Mes deux potes et moi, on est retourné s’asseoir sur les marches à côté du cracheur de billet, place d’Arménie, Toulouse, France.

17h30 : En face de nous, les trois ont disparu, une couche de blanc sale à la place, rien à comprendre, les ont effacés d’un coup, balayés d’un geste. À côté, ont laissé les graffitis que l’on ne peut jamais comprendre, les inscriptions à la va vite…

- Tu vois, vieux, ils mentent, en fait c’était les trois qui dérangeaient, sinon pourquoi ils n’ont pas effacé le reste hein ? J’te demande hein ?

19h : pieds, vélos, talons, bottes tout à trac, heure de pointe, passe et repasse, sans arrêt, pas assez de mains pour les compter, pas assez de vie pour les aimer. Dans l’entrejambe de la foule, je crois parfois les voir, les copains, les trois d’en face.

***

Texte écrit par Sofileo, pour Etc…, qui invite sur son site le texte de Claire Dutrait « Place d’Arménie », pour Urbain, trop urbain… dans le cadre du projet des vases communicants: “Le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre.”

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