Rome vibratoire


L’Auditorium ou Parco della musica (2002) est un multiplexe qui comprend trois salles de concert — dont la plus grande d’Europe (2800 places) — reliées par un auditorium extérieur : la cavae, qui rappelle les théâtres et amphithéâtres de l’antiquité. Le foyer souterrain fait le lien entre les trois salles, que l’architecte a préféré séparer distinctement, proposant une lecture éclatée mais cohérente du programme. L’auditorium compte en effet aussi des salles de répétition pour le chœur et pour l’orchestre, une médiathèque, un musée d’instruments de musique, des bureaux, des bars et des restaurants, des espaces commerciaux… 50.000 m2 en tout (et 150 millions d’euros). Renzo Piano ne démentira pas Nietzsche. L’art plastique est apollinien, tandis que la musique est d’essence dionysiaque. L’architecte déploie une affirmation douce, en retrait du débordement intempestif du geste, trop souvent attaché au design contemporain. L’environnement demeure avant tout « écouté », pour être « restitué » par la forme constructive. L’ensemble prend sa mesure au pied de la colline boisée de Parioli (jardins de la Villa Glori), le long du Tibre et en face du stade Flaminio et du Palazzetto della sport, réalisés par Luigi Nervi en 1960. Surnageant à peine de la dépression du relief, les trois coques renversées de l’auditorium ressemblent aux caisses de résonnance d’un luth ou d’une mandoline. L’élégance de l’interprétation s’insuffle ensuite dans une partition de matériaux : classique travertin romain blanc pour les espaces servants du foyer et les entrées, appareil simple de briques de terre cuite en habillage extérieur, calottes de plomb sur la toiture…  Le lien même à la mémoire du lieu relève de l’inscription archéologique dans un paysage symbolique de la Rome éternelle : l’intégration des ruines de la villa patricienne (VIe siècle avant J.-C.) exhumée en 1995, lors des fouilles préliminaires, semble parfaitement naturelle au parti architectural. Renzo Piano affirme que « Rome est une ville dont les vibrations ne sont pas difficiles à saisir, une ville de très fortes vibrations, de grand caractère. Et je ne parle pas seulement du travertin, ajoute-t-il, je pense aux lumières, aux sons, aux couleurs, à la lumière de Rome. »[1] Venant tutoyer les carapaces de l’auditorium, une promenade arborée d’oliviers et de chênes-lièges décrit un arc de cercle autour de la cavea et des édifices et vestiges de la villa romaine — parvis, bancs publics et jeux d’enfants contribuent grandement à l’aménité du lieu, surtout les dimanches ensoleillés. La virtuosité ne se manifestera ostensiblement qu’à l’intérieur et elle est d’essence éminemment musicale, dionysiaque. Elle consiste en la parfaite maîtrise de l’acoustique. L’organicité vibratoire de la grande salle Santa Cecilia, écrin tapissé de panneaux en bois de cerisier d’Amérique (Prunus serotina), offre un temps de réverbération de 2,2 secondes, l’idéal pour la tessiture et la couleur du son. La disposition des gradins en “vignobles” ou “volants” vient de l’archétypale Berliner Philharmonie de Hans Scharoun (1963). Toutes les solutions de Renzo Piano se rattachent à la mémoire collective et l’architecte n’hésite pas à saluer explicitement ses maîtres.

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[1] Renzo Piano, livre d’entretiens intitulé La désobéissance de l’architecte, Arléa 2007 pour la traduction française.

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4 commentaires sur “Rome vibratoire”

  • instantarchi dit :

    « L’environnement demeure avant tout « écouté », pour être « restitué » par la forme constructive » bon écho aux vibrations urbaines évoquées dès votre titre.
    Oui selon moi tous les moyens sont bons pour alimenter la conception architecturale d’informations contextuelles.
    Nous pouvons aussi rendre hommage à Renzo Piano & Richard Rogers pour leur intervention à Paris dans les années 70 sous la forme du décrié à l’époque Centre Pompidou.
    Le courant architectural actuel qui nie le geste de l’architecte et la production d’une oeuvre aboutit finalement souvent à des objets remarquables dans leur cadre, et pourquoi pas l’assumer… à condition qu’il s’agisse d’une oeuvre ouverte.

  • Ce qui est amusant justement, dans la Désobéissance de l’architecte, c’est que Piano prend soin de ne pas assimiler le Centre Pompidou (pour lequel j’ai une préférence) et l’Auditorium, disant que le premier est une oeuvre qui s’assimile à un geste de révolte et de provocation, un geste de jeunesse, tandis que l’Auditorium de Rome serait éminemment « contextuelle ». Mais parfaitement d’accord pour dire qu’il s’agit de deux objets architecturaux remarquables.

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