Gens de Shanghai

L’ouvrier

Il y a cet ouvrier, qui est apparu dans la ruelle quand tu montais sur la rampe d’un échafaudage en bambous, pour voir. Et pourtant tu avais regardé avant de te décider. Bien sûr qu’il y avait du mortier frais, et une pelle dedans, et un sceau à côté. Dans ses yeux, pas un étonnement, pas une réprobation, pas un amusement. Tu es descendue, et vous avez marché dans le même sens, lui le long de la rampe, toi la descendant. Il regardait ton appareil photo. En bas tous les deux, il continuait à regarder l’appareil. Alors tu lui as demandé s’il voulait que tu le prennes en photo. Il a hoché la tête, s’est placé face à la lumière de chantier. Et voilà. Et tu sais maintenant pourquoi tu étais là.

La shanghaienne

Tu es belle, et c’est sûrement pour ça que j’ai voulu te photographier. Tu venais de passer du temps avec un américain la cinquantaine grisonnante et bavarde, qui te parlait esthétique. On est dans un café à MoGanShan Lu, où des galeries d’art ont pris place dans des entrepôts. Toi tu l’écoutais un peu distraitement, en regardant de temps en temps ton i-phone. Et puis il est parti, et tu t’es mise à chatter. C’était visible à ton sourire devant l’écran, et à tes mains sur le clavier. Lorsque je t’ai demandé de te photographier, tu m’as dit « Because I’m Chinese ? ». Oui. Mais aussi shanghaienne, avec la réputation qui te précède : femme de tête, capricieuse, revendicatrice, élégante… que faire des réputations ?  Et voici le rire sur tes lèvres.

La dame au linge

En contrebas d’un pont, dans un quartier qui n’est pas encore détruit, il y a ta maison collée à une trentaine d’autres, alignées sur tout un quartier bien carré : une rue centrale et des allées perpendiculaires. On en voit souvent, sans pouvoir anticiper leur présence. Les monceaux de détritus disent la pauvreté de la zone. C’est entre deux bruines et tu sors ton linge. Tu l’étends avec une perche de bambou sur une perche de bambou. Et quand je te demande de photographier, tu comprends qu’il s’agit du geste, alors tu le poursuis.

Les paires de vendeurs

Disons que nous sommes aux Galeries Lafayette, on y trouve les mêmes marques, les mêmes espaces, les mêmes produits… Comme dans les grandes avenues de Shanghai, d’ailleurs, Mango, Sephora, H&M, Esprit, Zara, Piaget, Calvin Klein… Et comme c’est tout ce qu’on sait lire au milieu des caractères ou de leurs retranscriptions, la distinction capitaliste se fait plus prégnante. Mais vous êtes là, les vendeurs qui allez par paires.

Les deux gars : je ne suis pas la seule à vous regarder. Trois quatre vendeuses sont là à observer la photo se prendre. C’est que vous avez d’abord cru que je voulais photographier les vêtements, et vos regards se sont tournés vers elles, pas loin – pour une autorisation tacite sûrement. Toi, à droite sur la photo, tu n’as pas tout de suite compris, ou peut-être n’étais-tu pas d’accord. Et puis tu t’es laissé convaincre par ton collègue, de poser. Et la commissure de tes lèvres n’ont pas décidé encore ce qu’il fallait en penser.

Les deux filles : surprises d’abord d’être le sujet d’une photo. Et puis se prêtant au jeu – c’est vrai que ça fait passer un moment dans la journée, surtout quand il n’y a personne dans les rayons : on est mardi, rien à voir avec vendredi – où il faudra rester jusqu’à 22h et où ce sera bondé jusqu’à la fermeture, sûrement.

Et puis vous, les deux en rose, qui avez traversé l’étage en riant, interpellées par les autres vendeuses, rapides et frétillantes. Quand je vous retrouve un peu plus tard à votre poste, c’est moins drôle. Un peu poissons tristes dans un bocal… peut-être parce qu’il reste tous les cartons à ranger, ou bien parce que les deux autres dans le stand sont parties à leur tour, ou encore parce que – et c’est bien connu– être photographiée en poupée rend boudeuse.

La jeune femme au scooter

Pas de temps à perdre, c’est la sortie de l’école. Les gestes sont précis : le sac, les clés, l’antivol, les gants. Et le repas de ce soir en tête. Elle bascule son scooter, monte dessus. Et là, derrière l’objectif, tu t’étonnes encore du visage disponible, du regard ouvert qu’elle te donne en fin de journée pour en commencer une autre.

Les trois du marché


Votre vie comment l’imaginer ? Je me dis que vous vous êtes levés très tôt, que c’est vous qui avez tout fait pousser, tout préparé ce qu’il y a sur votre stand. Oui, mais où ? Dans la périphérie proche de Shanghai, quelque part dans ces zones qu’on ne peut appeler ni ville ni campagne – toutes petites exploitations, familiales. Sûrement que vous n’avez pas le statut de shanghaïens : votre hukou est ailleurs. Le marché est sous un échangeur routier, tout près de la gare aussi. Vous avez pu venir en train, et c’est le plus vraisemblable.

En tout cas, vous ne voyez pas souvent d’occidentaux. Et ça vous fait bien rire d’en voir une s’étonner devant n’importe quoi. Ces légumes en premier plan, par exemple, luisants et rosâtres. Et qu’elle les prenne en photo, puisqu’elle veut – de toute façon ça ne perturbe pas le travail : épluchage, écossage, équeutage… Et toi, la femme devant les condiments, le piment de la vie ça te connaît. C’est toi qui demandes la photo… mais pour le voisin (le cousin, le fils, le neveu… ). Il éclate de rire. Non, c’est pour elle ! Alors les deux, voilà. Xie xie !

Le commis libraire

Ton travail c’est peut-être de rappeler aux acheteurs qu’il faut payer l’ouvrage choisi à l’étage où il a été trouvé, ou bien de leur montrer où sont les escaliers, au cas où ils ne s’en souviendraient pas. Vous êtes de milliers de salariés dans cette fonction, à Shanghai : ouvreurs de porte, serveurs de verre, changeurs d’assiettes, indicateurs de direction, appeleurs d’ascenseurs… Mais des clients, il n’y en pas, ou très peu. Et ceux qui sont là paraissent savoir où ils vont et connaissent les règles du lieu. Alors tu erres dans les rayons. Visiblement, c’est l’ennui. J’erre aussi. Parce qu’il faut bien dire que se retrouver dans une librairie où tout est en chinois, c’est un peu déroutant… On est aveugle avec des yeux. Comme nous errons tous les deux, je te propose une photo. Et là, grand sourire immédiat. Mais qui s’éteint un peu au moment du déclic.

Le serveur du Bar Rouge

Ta vie c’est la nuit, et tes relations c’est d’argent. Le Shanghai dans tes yeux, c’est les 5000 gratte-ciels construits dans ta ville depuis que tu es né, c’est autant de zones détruites et reconstruites, de routes bifurquées, effacées, retracées, c’est Pudong qui s’élève –  c’est quoi ton paysage ? C’est quoi ton ancrage ? C’est l’upper class qui se débarque dans les bars – c’est un retour de l’international, sans concession. Tu le sais. Tu seras sûrement le moins surpris de tous, dans deux semaines, à l’ouverture de l’exposition universelle.

Le chinois d’enfance

Toi, tu n’es pas shanghaien et ça se voit. On me l’a dit, des Shanghaiens. D’ailleurs, tu as surgi de mes images d’enfance – poupons pivoines et or des murs de ma chambre et enfants en bleu ou vert d’un petit livre chinois. Alors je te salue de te retrouver là, si coloré avec ta cape rouge…

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