Le lendemain de la veille urbaine #29

Le lundi matin à heure fixe, Urbain, trop urbain donne sous forme de chronique un petit résumé des meilleurs liens glanés sur Internet lors de la semaine écoulée. Le fonctionnement est simple : le taux de consultation des URL diffusées sur notre compte Twitter fait le partage statistique, charge au rédacteur de trouver un fil rouge dans les liens ainsi sélectionnés par cet arbitraire de l’audience…


Ainsi, quand des raisins j’ai sucé la clarté,

Pour bannir un regret par ma feinte écarté,

Rieur, j’élève au ciel d’été la grappe vide

Et, soufflant dans ses peaux lumineuses, avide

D’ivresse, jusqu’au soir je regarde au travers.

Ô nymphes, regonflons des SOUVENIRS divers. [1]

Depuis l’invention du ballon d’air chaud des frères Montgolfier en 1783, les structures gonflables n’ont en définitive jamais tant sollicité l’imaginaire des architectes qu’au vingtième siècle. J’ai livré vendredi soir un commentaire de la Monumenta 2011, accueillant cette année Anish Kapoor. Comme je l’ai souligné alors, l’installation d’Anish Kapoor peut rappeler le festival d’aérostats en suspension du Grand Palais à l’occasion d’événements tels que le Salon de l’air de 1909. Du point de vue de son choix technique de structure gonflable, Kapoor rappelle aussi Frei Otto et son Pavillon gonflable de l’Exposition universelle de Rotterdam (1958), les concepts défendus par Buckminster Fuller et, bien sûr, les modules gonflables de Hans-Walter Müller, lesquels font toujours le tour du monde (il faut notamment mentionner l’exposition La Force de l’art, au Grand Palais justement, en 2006). C’est, écrit Hans-Walter Müller, « une architecture translucide, une architecture transparente, une continuité de l’expérience à l’intérieur, une architecture de bandes transparentes, une architecture intégrale d’ombre et de lumière. Le translucide nous donne conscience de l’autre côté. Les parois deviennent des murs vivants et changent selon l’heure de la journée. (…) Faire une architecture portée par l’air est difficile et demande une honnêteté extrême. L’intérieur est l’extérieur. L’un est le négatif du positif. Il ne reste pas de petits coins à cacher par un petit mur, enterré pour toujours, comme dans l’architecture d’aujourd’hui. »[2]

Tout récemment, le festival d’architecture Bellastock tenait justement sa nouvelle édition sur le thème La ville en un souffle, avec la création par des étudiants d’une modeste ville gonflable éphémère. Patrick Bouchain défendait pour sa part cette semaine, avec le Centre Pompidou Mobile, une forme de nomadisme assumée, plus proche des structures foraines — trois modules de tente de toile armée par des câbles tendus — que d’une « usine à gaz » telle que ce Mobile Art Pavilion de Zaha Hadid à présent définitivement échoué à l’Institut du Monde Arabe. Sa proposition rejoint l’architecture mobile sous tente qui a fleuri dans les années 1970, comme le Polyark Bus Tour de Peter Murray. Le summum de cette mobilité « gonflée » réside sans doute dans la bulle PVC à marcher, la Ballule de Gilles Ebersolt.

L’architecture de l’air est souvent associée aux loisirs et au développement de l’individualisme bourgeois. À Barcelone aujourd’hui, certains s’imaginent planter une tente de campeur dans un rocher bien haut, avec vue imprenable sur la Sagrada Familia. Pourtant, un campement bien réel a lieu en ce moment même au centre de la ville, et à Madrid aussi, qui dit le rêve d’une révolution espagnole. Cette tension entre individualisme et aspirations collectives n’est pas aussi contradictoire qu’il y paraît. L’architecture de l’air est autoportante ; et elle est aussi bien souvent le média de l’autoaffirmation. Selon Peter Sloterdijk, qui a développé une magistrale théorie des Sphères, « la plus ancienne société est une merveilleuse petite bulle babillarde — chapiteau de cirque invisible tendu au-dessus de la troupe et se déplaçant avec elle. Chaque individu est relié de façon plus ou moins continue à la caisse de résonance du groupe par des cordons ombilicaux psycho-acoustiques ». Les « solidarisations » ou constitutions de sphères sont des phénomènes premiers qui règlent, par transferts multiples, tout nos rapports au proche puis au lointain, des bulles aux globes et des globes aux écumes…

Selon la thèse de Sloterdijk, qui rejoint ici l’École de Frankfort, la raison ne serait plus une instance capable de poser ensemble l’être, la relation et le monde. Plus qu’une pensée de la globalisation, le philosophe propose une « écumisation » du monde. Le monde est morphologiquement apparenté à l’écume, car toute échelle de pensée globale se rapportant in fine à un cercle autoréférenciel, seule l’écumisation du monde (explosion des sphères) constitue une parade à l’uniformisation conceptuelle. On peut retracer facilement dans l’histoire de l’architecture ces naissances d’écumes, où le mobile et le léger sont souvent associés à un courant politique libertaire, volontiers utopique. « Seule la révolution introduit définitivement l’air libre dans la ville, plein air des révolutions », écrivait Walter Benjamin. Il y a notamment une coïncidence événementielle entre mai 68 et la diffusion de structures gonflables de toutes sortes, créées par Jean Auber, Jean-Paul Jungmann et Antoine Stinco, du groupe parisien Utopie, accompagné de Jean Baudrillard… L’utopie politique rejetait les corps graves et leur préférait l’élan de libération pneumatique, jouant le nomadisme des bulles d’atmosphère contre les conservatismes de la pierre. Le courant moderne de Le Corbusier était aussi dans la ligne de mire des activistes de l’air.[3] À la différence de l’hôtel en bulles « L’eau vive » de Pascal Hausermann, tout de coques en voile de béton projeté, ou bien des propositions récentes d’abris en textile cimenté, Jungmann et ses amis proposaient dès 1967 un habitat sphérique mais non rigide, « une maison dans une malle » entièrement pneumatique, de la structure habitable aux cloisons, sanitaires, luminaires et sièges du mobilier.[4]

Dépasser la pesanteur, se détacher des fondations… Comme l’écrit Architectures de cartes postales, on aimerait tant voir toujours dans les tours « le bleu similaire du ciel et de l’architecture. Une coopérative du ciel bleu ». L’expérience de la ville serait comme l’air qu’on recueillerait précieusement dans un flacon. Buckminster Fuller, qui est sans doute le plus constant réformateur de la « machine à habiter », a fourbi les instruments techniques de ce rêve. Avec l’idée de la 4D Tower House, il conçoit par exemple un projet d’immeuble de dix étages transportable par le Graf Zeppelin : « conçue sur le modèle de l’aéroplane, les éléments en compression et les éléments en tension y sont dissociés — encore une fois, la tension est continue et la compression est discontinue, des îlots de matière en compression flottent dans un réseau de matière en tension. »[5]

Une récente coupole, édifiée en acier et polymères au Brésil rien que pour des orchidées, n’est en somme pas très différente des structures de Buckminster Fuller, dont le Climatron du Jardin botanique de Saint-Louis (1960), sauf que l’Union Tank Car Roundhouse de Baton Rouge mesurait 117 mètres de diamètre et 35 mètres de haut… Ce dôme géodésique était, en 1958, la structure autoportante la plus grande du monde. L’ambition « atmosphérique » de l’ingénieur irait jusqu’à placer des villes entières sous cloche pour maîtriser ainsi la dépense énergétique. Les constructivistes russes des années 1920, Velimir Khlebnikov et El Lissitzky, défendaient déjà l’antigravité et la mobilité de structures individuelles et transparentes encastrées dans des squelettes structurels. « L’une de nos idées d’avenir est le dépassement des fondations, de la liaison avec la terre », écrit Lissitzky à propos de son Fer à nuages. Voilà qui n’est pas sans rappeler la conche de l’Eupalinos de Paul Valéry (1921) : « Ne vivais-tu pas dans un édifice mobile, et sans cesse renouvelé, et reconstruit en lui-même ; tout consacré aux transformations d’une âme qui serait l’âme de l’étranger ? »[6]

La conception d’enceintes légères et de structures gonflables chez Cedric Price est aussi une constante de nombreux projets non réalisés par l’architecte britannique visionnaire, le Centre canadien d’architecture rappelle ainsi que « Price crée un vaste éventail d’applications pour des structures pneumatiques, qu’elles soient supportées par l’air, gonflables, commandées ou mues par l’air, parmi lesquelles des plans pour un dispositif de confinement du pétrole en surface (1967), une toiture gonflable suspendue au-dessus de la zone commerciale piétonnière de High Street à Southend-on-Sea, en Angleterre (1972), et le Waterwall, un brise-lame flottant pour protéger le littoral de l’érosion à Abu Dhabi (1973) ». En 2006, Rem Koolhaas et Cecil Balmond avaient choisi, pour l’exercice réputé du Serpentine Gallery Pavilion de Londres, de construire un non-pavillon, avec une structure gonflable dont une partie était remplie d’hélium. Mais c’est sans doute Diller et Scofidio qui poussèrent l’architecture éthérée à son point d’orgue, avec Blur Building (2002) : une sculpture artificielle réalisée avec l’eau brumisée du lac de Neuchâtel. Champignon gonflable en face du très beau béton délaissé du Miami Marine Stadium ou nuages artificiels sur coussin d’air dans les stades de foot du Qatar : de nouveaux projets se présentent tous les jours, fondés sur les mêmes principes que les délires d’Archigram.

Comme ironisait un critique cette semaine, il se pourrait qu’il y ait davantage de génie architectural dans un filet de golf que dans le reste de la production contemporaine à Londres. Le voile vaporeux de protection d’un chantier fait figure de structure minimale et en même temps continue. De même, le tracé lumineux des processions nocturnes des avions à réacteur dans un air devenu dense pourrait être la première tension architecturale de notre ciel étoilé.

Pneumatique et atmosphérique, cette architecture radicale rend indissociables le milieu, l’individu et la régulation de leur équilibre biologique. C’est une architecture émotionnelle et psycho-physiologique. À l’intérieur de la sculpture d’Anish Kapoor, on « mange » la lumière, une atmosphère cotonneuse qui devient de plus en plus ouatée à mesure que la journée avance et que l’air de la voute, où sont les prises de soufflerie, se réchauffe. « L’air que l’on respire dans la coupole pneumatique est aussi une partie du média tectonique qui donne sa tension à la structure et assure l’ampleur et l’habitabilité. La pression de poussée verticale est utilisée comme agent de la stabilité dans l’espace ; le milieu de respiration condensé a un effet direct de création de voûte ».[7] Membre du groupe architectural The Cloud, l’artiste argentin Tomas Saraceno rêve ainsi d’un réseau de bulles aériennes, chacune dotée de sa pompe à air autorégulatrice. Avec ses sculptures cinétiques, ses jardins flottants, et ses ballons solaires, il s’inscrit à son tour dans la pensée visionnaire des architectes et des théoriciens tels que Buckminster Fuller, Peter Cook, et Yona Friedman. Dans tous ces projets, l’ingénierie, la physique et l’écologie voisinent avec l’ambition sociale de réinventer une façon d’habiter le monde.

La semaine dernière, parmi les beaux liens urbains, il y avait aussi…

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***

[1] Stéphane Mallarmé, « L’après-midi d’un faune ».

[2] Hans-Walter Müller, Techniques et architectures n°304, 1975, p.73.

[3] Lire le petit article illustré de Jung Yun Chi et Ruy Marcelo de Oliveira Pauletti, « An outline of the evolution of pneumatic structures ».

[4] Télécharger le projet « Habiter pneumatique » (1967), par Jean Aubert, Jean-Paul Jungmann, Auguste Pace, Biagio Pancino et Antoine Stinco.

[5] Buckminster Fuller, Scénario pour une autobiographie, textes collectés par Robert Snyder, Éditions Images Modernes, 2004, p.61.

[6] Paul Valéry, Eupalinos ou L’architecte, Éditions Gallimard, 1921, p.42.

[7] Peter Sloterdijk, Écumes (Sphères III), Éditions Hachette, 2005, p.659.

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