Miroirs de la ville #8 Une brève histoire des lignes

Le mardi matin, Urbain, trop urbain promène un livre le long du Web. Les liens reflètent une veille hebdomadaire diffusée sur TWITTER, mais c’est le livre qui va s’y mirer. Tirer de cet exercice spéculaire un répertoire symbolique, une éthique de la ville, comme le voudrait le genre du miroir ?

> Miroir à partir de Tim Ingold, Une brève histoire des lignes (Éditions Zones sensibles, 2011).*



Partout, des lignes : cahiers, partitions, pavement, tout calepinage ou plancher de nos surfaces ordinaires, routes qu’on déroule comme mailles de nos vêtements, fils barbelés qui divisent à la frontière, passerelle qui unit, signes enlacés ou diagrammes de nos relations multivoques — lifelines de Laurence Sterne —, réseau social, prise, connexion ou emprise… Ô toi, mon amour ! Trame de la Cité et navette sur le métier à tisser, métaphore du gouvernement des hommes dès Le politique de Platon… Oui, « depuis que les hommes parlent et font des signes, ils fabriquent et suivent des lignes » (p.10).

Une « anthropologie comparée de la ligne » : Ingold résume ainsi la tâche qu’il se donne, moins anecdotique et triviale qu’il y parait au premier abord, dès lors qu’on mesure combien les disciplines ethnographiques ont longtemps reposé sur la partition entre peuples occidentaux (ligne du temps historique) et peuples « sans Histoire » (cercle du mythe). Mais c’est un projet dont notre auteur sait d’avance qu’il restera inachevé, tant l’histoire des lignes est riche. Et comment, d’ailleurs, le résumer ici ?


On pourrait débuter, comme Nelson Goodman (dans Langages de l’art), et prendre l’écriture chorégraphique comme parangon du système notationnel qui consiste à tracer des lignes : la notation inventée par Rudolph Laban se prétendait applicable à toute l’économie du mouvement, et pas seulement à la danse. William Forsythe a poursuivit cette géométrie avec organes que Margaret Morris avait, elle aussi, codifiée avec un certain succès (et j’apprécie qu’à son tour l’architecte Charles Rennie Mackintosh pose une lecture d’échelle en forme de partition au bas de son projet de théâtre de la danse !).

Mais au commencement était l’écriture. L’histoire de la notation musicale (neumes de l’Antiquité) comme l’histoire de la ponctuation (Aristophane de Byzance introduit le premier la virgule) débutent comme pratiques d’annotation du texte, jusqu’à ce que la musique se détache des lignes du texte et que la page perde sa voix. Souvenons-nous d’avoir lu, dans le fil d’un livre issu d’un procédé mécanique d’impression, ce Saint Augustin étonné d’assister à la première lecture silencieuse de sa vie ! Ce détachement et cette perte désignent le saut du monde habité au monde balisé, de la lecture « voyageuse » au texte imprimé « mode d’emploi ». Celui qui fait un trajet une carte sous les yeux, et qui donc « planifie », explique le plan à mesure qu’il voyage. Là consiste toute la métamorphose historique de la ligne.

« Comme l’a montré Michel de Certeau, la carte élimine toute trace des pratiques qui l’ont produites, donnant l’impression que la structure de la carte découle directement de la structure du monde. (…) Mais le monde qui est représenté sur la carte n’est pas habité : il n’y a personne ; rien ne bouge ni émet aucun son. De la même façon que les voyages des habitants sont effacés de la carte, les voix du passé sont éliminées du texte imprimé. » (p.37).


Le texte, lignes sur l’espace de la page, affirme un « espace de domination coloniale » (Michel de Certeau), comme l’urbaniste traçant le diagramme de la ville sur la friche. Voyez le « grid » de New York. Pourtant, les lignes minimalistes du métro qui se croisent en cordes vibrantes tout au long de la journée s’emplissent des pulsations individuelles d’êtres tous différents… On le dit, on le pense.


Qui de la trace ou de la ligne pourrait être l’élément prototypique de l’art humain ? Toutes deux sont ornement. Didier Béquillard noircit des cartes, rature la toponymie et appose des traces subjectives sur les courbes de niveau. Pour Richard Long, l’essence de l’art se retrouve en marchant dans le paysage et en imprimant une ligne dans l’herbe : métaphore d’une trace sans addition ni soustraction ?

« Bien que cette action ait enlevé très peu de matière, et qu’aucune n’ait été ajoutée, la ligne se découvrait dans le motif de la lumière reflétée par l’infinité des brins d’herbes piétinés » (p.63).


Les « lignes fantômes » sont bien plus abstraites encore, qui marquent nos frontières, nos espaces aériens, nos champs hertziens et nos grilles géodésiques (latitude, longitude), ou bien qui relient, pour les initiés, les points de l’acupuncture ou encore les étoiles des cosmologies de toute civilisation.

Et puis, il y a ces lignes inclassables telles celles architecturant dans l’espace à trois dimensions les célèbres dômes géodésiques de Buckminster Fuller : lignes qui équilibrent la tension et la compression des forces (principe de tenségrité). De même facture ambiguë sont les polytopes de Xenakis qui fusionnent la partition musicale et le dessin d’architecture. J’aperçois toute une conspiration secrète — Kandinsky, Klee, Poincaré, Möbius, Lacan — de lignes indéfinies tendant infiniment au bord fini de la surface… La « ligne active » de Paul Klee, peintre du Pays fertile cher à Boulez, exprime une promenade du geste, « librement et sans entrave » dans un espace ouvert, que la modernité vint fracturer, selon Ingold :

« Cette fragmentation s’est manifestée dans plusieurs domaines connexes : celui du voyage, où le trajet fut remplacé par le transport orienté vers une destination ; celui des cartes, où le croquis cartographique fut remplacé par le plan de route ; et celui de la textualité, où la tradition orale du récit fut remplacée par la structure narrative prédéfinie. La fragmentation a aussi modifié notre conception du lieu : autrefois nœud réalisé à partir d’un entrecroisement de fils en mouvement et en développement, il est désormais un point nodal dans un réseau statique de connecteurs. Dans nos sociétés métropolitaines modernes, les hommes évoluent de plus en plus dans des environnements qui sont construits comme des assemblages d’éléments connectés. Dans la pratique, ils continuent cependant à se faufiler dans ces environnements en traçant leurs propres chemins. » (p.100)


Quand on habite la terre, en effet, on vit dans l’économie du « trajet », et pas dans la régularité d’une ligne de transport. Le rouleau On the road de Kerouac dément la connectivité du transit. La route est longée en liberté, comme Huckleberry Finn voguant en utopie abolitionniste sur le Mississippi. Poète, on croit comme Robert Delaunay, que les rails du chemin de fer se rejoignent à l’infini, et que voyager c’est s’évanouir en traînées de lumière. « Le trajet n’est ni dénué de lieu ni attaché aux lieux, mais il participe à leur création », écrit Ingold (p.134).

Ce sont là les lignes actives et de mouvement de celui qui apprend « en marchant », expériences incarnées qui s’opposent aux lignes d’occupation et d’appropriation, lesquelles agencent par des points un espace construit et rationnel : en anglais, une structure narrative se dit plot, c’est tout de même parlant. Architecture qui enferme et contient, environnements dédiés à l’occupation et à l’observation, sculptures indiciaires, monde fléché, maillé de réseaux pour partie invisibles : autant de lignes d’absolue circonscription auxquelles tactiques et « ruses » de l’habitant tentent quotidiennement de faire court-circuit.


De même que l’écriture aurait linéarisé la graphie, que la géométrie plane a linéarisé le mouvement — connexion droite entre deux points —, le processus de linéarisation de l’environnement géographique tue la ligne vivante et habitante. Pour Le Corbusier, l’homme raisonnable « marche droit parce qu’il a un but ; il sait où il va, il a décidé d’aller quelque part et il marche droit » (Urbanisme, 1924, p.6). La généalogie de ce dogme pourrait remonter bien haut. L’optique cartésienne est un traité de la ligne droite. Le Léviathan de Hobbes est un traité de l’observation des règles. Voir et être vu, partout : le panopticon comme horizon moral. Vertige de la ligne, jusqu’à « Continuous city for 1.000.000 human beings » par Alan Boutwell et Mike Mitchell (1969), une mégastructure utopique en ligne droite, trait d’union entre la côte ouest et la côte est des États-Unis.

La modernité porterait ainsi, telle le chameau de Nietzsche, « le fardeau de la linéarité ». Cette modernité dont Bruno Latour nous a enseigné qu’elle n’a d’une certaine façon jamais existé, se disloque à sa façon, et avec elle la figure du sujet, autant comme point d’énonciation que comme récit de soi. Nous tous héritons de cela. Comment ne pas tendre vers des « lignes de fuite » et chercher de nouveaux horizons ?


Nous nous sommes déjà demandé ici ce que devenait, dès lors, la figure de l’architecture comme instance de l’ordonnancement métaphysique du monde. Prenons Daniel Libeskind qui, dans son grand œuvre qu’est le musée juif de Berlin, inscrit le projet d’architecture entre les lignes d’une partition musicale : dans sa manière, la ligne droite voisine toujours avec des fragments catastrophiques (littéralement : tombés de la strophe). L’Histoire est épreuve de l’inconciliable et quête indéfinie de la conciliation sur les ruines et holocaustes. L’écheveau de lignes brisées forme un théâtre de la douleur… un théâtre de la mémoire de la Choa. Dans ses dessins de 1979 — une série intitulée « Micromegas » —, Libeskind expérimentait déjà ces lignes terribles de fragments mémoriels qui peinent à composer un puzzle.

« La ligne, semble-t-il, s’est morcelée en fragments. Si la ligne droite est une icône de la modernité, alors la ligne fragmentée s’impose comme une icône de la postmodernité. Elle est tout sauf un retour à la ligne sinueuse du trajet. La où cette dernière suit son cours en passant d’un lieu à un autre, la ligne postmoderne fragmentée est une ligne qui traverse : non pas en suivant des étapes ou des destinations, mais en allant d’un point de rupture à un autre. » (p.218)

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Une brève histoire des lignes

Tim Ingold

Date de parution (traduction de l’anglais) : 24/10/2011

Éditions Zones sensibles

256 pages — 22 € TTC

Et si vous achetiez cet ouvrage chez un libraire ?

Ombres blanches, Le Genre urbain, Mollat, Decitre (liste non exclusive).

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