Une exposition de rue «pierre to pierre» sur clés USB

On croise de temps en temps des artistes qui introduisent des décalages dans la ville et qui par leurs pratiques, anodines parfois, de résistance toujours, ouvrent le champ des possibles et redéfinissent un temps l’espace public. Avec sa démarche d’exposition de rue pair à pair, la Moustacherie fait partie de ceux-là.

Ils s’abritent derrière des moustaches comme les Bordures dans Tintin, en moins inquiétant toutefois. Car ce parti moustachiste là n’est guère belliqueux : des hackers fleur bleue qui veulent « partager de l’amour ». Axel et ses complices de la Moustacherie cultivent une urbanité sacrément à l’aise avec les nouvelles technologies mais n’en demeurent pas moins des arpenteurs de la ville à l’ancienne mode, des amoureux de l’espace public comme espace de communication en son sens premier : « être en relation avec ». Comme l’artiste berlinois Aram Bartholl, qui est de leurs amis, ils cimentent nuitamment des clés USB dans des lieux choisis de Toulouse.

Utopie de la déconnexion portée par des addicts du branchement et du partage, grand voyage immobile des créations : le Dead drop fonctionne a rebours du « cloud », c’est à dire de la dématérialisation, de l’éclatement et de l’accessibilité en ligne des données. Les prothèses numériques sortent dans la rue, déconnectées du réseau Internet. On branche son ordinateur portable sur la clé fichée dans le mur — parfois malcommode ! — et on a toute latitude de versement de fichier. « Certains nous ont laissé de petits mots de remerciements, on ne s’attendait pas du tout à ça », ponctue Mathias, le « hard scelleur » photographe, compagnon de route de la Moustacherie.

Consigne dans une gare, planque derrière un parement, piquet creux… les « boîtes aux lettres mortes », dans le registre vintage de nos James Bond d’enfance, servaient aux espions et autres court-circuiteurs qui s’échangeaient fric, dossiers, microfilms et faux papiers. L’invention de la Moustacherie consiste à appliquer le concept de la transmission clandestine à l’exposition artistique. Comme des graffitis encapsulés, les contenus des clés USB sont en effet des créations originales. 25 graphistes, photographes et illustrateurs ont contribué à la première « Moustreet ». L’appel à contributions de la seconde vient de se terminer et c’est un grand succès. L’artiste psychédélique Saåad, par exemple, y diffuse en exclusivité ses créations musicales ! Plus de 70 artistes ont répondu présent (avec une petite contribution minuscule d’Urbain, trop urbain).

Le militantisme du « libre » s’aguerrit et on se promet que le prochain grand coup consistera à créer des réseaux wifi de quartiers déconnectés du grand Internet, des box nomades en hébergement temporaire au profit du partage des cultures hyperlocales, « histoire que ceux de Saint-Cyprien découvrent les contenus uploadés par ceux de Jolimont ». Axel est intarissable. Désormais que la géolocalisation de la Moustreet#2 est opérationnelle (surveillez leur blog, ça commence aujourd’hui, le positionnement des clés est déjà opérationnel et il y a des cadeaux à gagner!), il peaufine avec ses amis son plan de bataille. « Un mécène nous offre les clés USB. Elles passent ensuite à l’atelier, car je les bague et les renforce. Les clés sont trop rapidement dégradées lorsque la connectique sort du mur. Je les transforme donc en fiche “femelle” et il faudra s’y brancher via un câble. » Quand on vous disait que la résistance s’organise…

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