Détroit je t’aime, ou la révolution urbaine «DIY»

C’est à Detroit, Michigan, qu’est née l’automobile. C’est aussi là qu’elle est morte en premier. La ville est en plein marasme. À demi vidée, à moitié détruite. Matériellement et humainement. Le portrait serait presque cauchemardesque… sauf que dans les ruines de l’ancien monde se bâtit la société de demain, une société du partage et de la débrouille.

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« Détroit je t’aime » fait campagne et a besoin de vous :

Detroit, je t’aime


Lorsque Nora et moi-même avons fait le choix de déménager à Détroit, l’an dernier, dans le cadre de notre webdocumentaire sur Motor City, nous avons rapidement appris à remettre les mythes à leur place. Ford, Motown, la techno, les ruines, les fermiers urbains, la ville qui rétrécit… Autant éléments d’un inventaire urbain incomplet et cependant indéfiniment ressassé. Détroit fascine le monde entier. À tel point que les gens d’ici en ont assez du chassé-croisé des journalistes et documentaristes, surtout quand leurs caméras ne font que pointer la « chute » de Motor City… Leur travaux n’aident pas toujours à comprendre la ville, et sachant qu’ils passent en moyenne une quinzaine de jours sur place, il est naturel qu’ils finissent tous par parler des mêmes personnages.

Or, si Détroit n’est plus exactement une ville de « raveurs », c’est par contre devenue une ville d’audacieux rêveurs. Ses ruines attirent les visionnaires. Ça tombe bien, Détroit compte des dizaines de milliers de maisons abandonnées et quelques éloquents témoins d’une ère industrielle qui n’est plus que l’ombre d’elle-même. Sources de dangers (crackhouse, effondrement, incendie…) et de fascination (les ruines alimentent un certain va-et-vient de badauds, que les Detroiters n’hésitent pas à appeler ruin porneurs, les voyeuristes), elles sont transformées par les habitants, repeintes, décorées, et leur jardin sont mis en culture. Mais pas toutes, loin de là.

Force est de reconnaître qu’aux premiers abords, Détroit est plutôt une cité hostile, un repoussoir. Comment en serait-il autrement d’une ville qui s’est vidée de plus de la moitié de sa population en l’espace de quelques décennies, au fil des loopings du capitalisme, pour aujourd’hui se retrouver, au plus bas, la tête à l’envers, comme obligé de réfléchir à son sort ? Et dieu sait qu’elle le fait, plutôt bien d’ailleurs.

Repenser le vivre ensemble, assurer à chacun ses moyens de sa subsistance, voilà la mission de Détroit. La ville est riche en guérilleros d’un nouveau vivre ensemble postfordiste, plus juste, plus durable et moins racial. Ils agissent au quotidien et nous les avons suivis pendant un an.

À force d’avoir planté ail et oignons dans la terre postindustrielle de Détroit, d’avoir pris part aux débat quasi quotidien sur la ville — dont les réunions du comité « Occupy Detroit » d’où sont ressorties les grandes tensions qui scindent la ville et ses banlieues —, d’avoir parcouru l’immensité du territoire urbain de la ville, une tendance a fini par se détacher pour nous très clairement : la ville de demain est en germe à Détroit. Dans les ruines de l’ancien monde, une nouvelle société émerge, celle du Do It Yourself (DIY) ou plutôt du Do It Ourselves. Car, même si cela peut sembler naïf de le résumer ainsi, ici c’est ensemble que tout se construit.

Détroit fait avec ce qu’elle a. Nécessité fait loi, pour le bien du plus grand nombre. Le combat pour davantage de justice sociale et alimentaire, d’égalité entre les races, de respect de l’environnement a déjà commencé, et c’est incroyablement stimulant d’en faire partie. Cette révolution aux leadeurs de quartier est avant tout portée par les Detroiters. Ils sont issus de tous les horizons : blancs, blacks, asiatiques… Ils ont grandi ou non ici, tous ont un but en commun : recréer le vivre ensemble dans un espace sinistré. Voici quatre portraits croisés des acteurs de la ville de la demain made in Detroit.

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Sarah, de Fender Bender

Sarah est née dans la banlieue de Détroit. À 18 ans, elle déménage à Détroit. Aujourd’hui elle serre des boulons dans son atelier vélo pour femmes, lesbiennes et queer. Une vraie libération : « m’investir dans le vélo m’a aidé à construire mon identité. Dans notre atelier on travaille sur toutes sortes de pression, raciale, sexuelle ou autre. » Sarah applique au quotidien les principes de la « consommation collaborative » : « je passe mon temps à réparer des choses, je vis simplement, je n’ai pas de carte bancaire, je partage, j’échange, je revends… les vélos que nous construisons sont entièrement recyclés, lorsqu’il manque une pièce, on la remplace. »

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Mark, le fermier urbain

Figure de proue de Georgia Street, où il a toujours vécu, Mark Covington a transformé son quartier, où les balles se perdent encore régulièrement. Licencié en hiver 2007, Mark décide de planter un jardin potager à la place du tas de détritus qui trônait sous ses fenêtres : « puis les choses sont allées très vite. J’ai rejoint le Garden resource program (de l’ONG Greening of Detroit). Pour 20 $ par an, j’accède à une quantité de graines, de plantes et à de la formation. Avant, je n’y connaissais rien ». Aujourd’hui les gamins du quartier viennent nourrir les canards quand ils ont fini de faire leur devoir au centre communautaire dont Mark est le gérant.

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Tom et Peggy, l’incubateur vert

En 2008, Tom et Peggy Brennan ont acheté un ancien showroom d’Henry Ford. Comme des centaines de milliers d’autres Detroiters, leurs parents avaient quitté la ville pour la banlieue à partir des années 1950. Eux ont fait le chemin inverse, pour y installer leur affaire : le Green Garage. L’édifice est « vert » à deux titres : le bilan énergétique du bâtiment est nul et c’est une pépinière de projets durables. Lors de l’inauguration en mars 2012, Tom, dans un élan d’enthousiasme, lance : « le bâtiment est content de voir son enceinte accueillir tant de gens après être resté si longtemps fermé ».

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William, Cass community commons et EMEAC

William travaille à EMEAC (East Michigan Environmental Action Council), une ONG environnementale hyperactive, très impliquée auprès des jeunes, et coorganisatrice du forum social américain de Détroit en 2010. Le « renouveau » de la ville et l’arrivée de la génération cool (les 20-35 ans plutôt blancs) à Détroit, William a du mal avec… « Le discours sur la ville vit un tournant radical. On est passé de la ville ghetto à la ville de l’espoir. La gentrification pointe le bout de son nez. » Lui croit au futur des “commons” (biens communs). « À Cass community commons, on partage espace et ressources entre quatre associations dont EMEAC ».

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Texte par Hélène Bienvenu et photographies de Nora Mandray.

NDLR :

« Détroit je t’aime » fait campagne et a besoin de vous

This is it ! Hélène et Nora sont en campagne sur Kickstarter et nous vous recommandons de les soutenir.

Kickstarter est une plateforme de collecte de fonds sur Internet, dédiée aux projets artistiques en tout genre, avec deux points communs : la « coolitude » et l’indépendance d’esprit. C’est parfaitement sécurisé et l’interface avec les artistes est directe et sympathique, quel que soit le montant de votre coup de pouce.

Depuis un an, Hélène et Nora publient de nombreux articles sur detroitjetaime.com, en parallèle au tournage de leur webdoc éponyme, montrant par là un investissement peu commun sur leur sujet. Le dialogue avec leurs lecteurs les a incité à concevoir un projet documentaire taillé pour un imaginaire partagé, qui reflète aussi la créativité des internautes. Le film est en lui-même une source d’inspiration pour des pratiques de changement urbain bottom-up, et il fait réellement boîte à outils. « Notre projet raconte l’histoire de trois Detroiters dont l’esprit Do It Yourself construit une nouvelle société du partage dans une ville post-industrielle. Mais ça n’est pas seulement un film. C’est aussi un guide pratique. Pour la première fois, un documentaire mettra en avant des conseils interactifs pour que vous puissiez démarrer des projets similaires à celui des protagonistes du film. »

La campagne prend fin le 30 juillet. Lisez leur argument, visionnez leur travail et contribuez à votre tour, ça mérite plus qu’un détour :

Detroit, je t’aime

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